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Comédiens en liberté chez Diderot
Du serment de l'écrivain du roi et de Diderot
Source : Théâtre de la Bastille (
http://www.theatre-bastille.com)
Apparence :
TG STAN Metteur en scène
Texte : Trois acteurs des troupes belges De Koe, Tg STAN et Discordia se sont, chacun de leur côté, plongés dans le texte du
"Paradoxe sur le comédien", de Diderot. Ensemble, ils ont construit la pièce
"Du serment de l'écrivain du roi et de Diderot". Exposé d'une pratique où chaque évidence du théâtre traditionnel est déjouée.
Anvers, quartiers sud. Musées, galeries et boutiques cossues. Design, bars et restaurants néo-néo. A la tangente, un théâtre : le Monty. Cinéma de quartier abandonné, occupé, transformé, devenu un pôle du renouveau scénique de ce côté de l'Escaut. Au programme : De Roovers, De Onderneming, De Koe, Dood Paard, après ouverture de la saison par le Tg STAN, avec
Poquelin. Les membres du Tg STAN ont relu tout Molière à la recherche de leur
Poquelin. Il en reste quatre pièces, délivrées à raison d'une demi-heure chacune. Passent, successivement,
Le Malade imaginaire, Sganarelle, Le Médecin malgré lui et
Les Egotistes. Ceux qui ignorent la dernière connaissent peut-être
Les Précieuses ridicules, Les Femmes savantes et
La Critique de l'Ecole des femmes. Le Tg STAN y a taillé ses
Egotistes, une
"comédie de salon"qui dénuderait la farce et ce qu'ils nomment
"le système Molière".
Matthias De Koning a rejoint le Tg STAN pour
Poquelin. Matthias est un des fondateurs de Maatschapij Discordia. Ce groupe amstellodamois est plus que l'aîné des Anversois : il en est la
"source", selon Damiaan De Schrijver, du Tg STAN, et la plupart des troupes à l'affiche du Monty cet automne pourraient reprendre l'expression.
Depuis 1981, Discordia pratique le théâtre dans un qui-vive permanent. A la base, rien de plus et rien de moins que l'acteur. Pas de hiérarchie, pas de tireur de ficelles régisseur. Les comédiens choisissent les textes ensemble, discutent collectivement la dramaturgie, définissent quelques entrées et sorties et se jettent en scène. Discordia a été le premier à développer cette pratique toute de fraîche souplesse. Sa recherche exigeante, sans fin, du moment premier, est portée par une morale rigoureuse de l'indépendance. Curieusement, c'est le nom de Brecht qui vient l'illustrer, et une phrase :
"Produire au lieu de reproduire." Mais, chez Discordia, la distanciation est poussée par la liberté dans ses derniers retranchements :
"Il s'agit de réinventer sans cesse et ne jamais se répéter." Manière d'éprouver en liberté la liberté, appuyée par une pratique égalité. Chaque évidence du théâtre traditionnel est déjouée. Les comédiens sont aussi leurs propres scénographes. Pas de décors ni de costumes sur mesures, mais la récupération de meubles et de vêtements d'époque, sinon de haute couture (Gigli, Miyake, Yamamoto). Pas de bureau, pas de tournées préétablies, pas d'agenda ouvert au-delà de trois mois.
Dans le même temps, les Discordia manifestent leur attachement aux grands auteurs et à l'idée de répertoire. Idéalement, chaque création depuis vingt ans devrait pouvoir être reprise sur un coup de fil-coup de tête, du jour au lendemain. Vous voulez La Cerisaie ? Vous serez livrés demain, à 21 heures. Sept ou huit acteurs feront l'affaire.
Comme ils refusent de jouer longtemps la même œuvre, ils en profitent pour sauter d'un genre à l'autre. Insatisfaits de leur
Hamlet, ils virent à 180 degrés, et présentent un lot de trois comédies (Sardou, Shaw, Wilde). Ils n'aiment rien tant qu'enchaîner les différences en un soir ou en quatre. C'est au choix :
Au but de Bernhard, les
Sonnets de Shakespeare, un texte érotique de Matthias et
Les Enfants du paradis par exemple - ils adorent le film de Carné, à cause de Maria Casarès, mais n'hésitent pas à couper le son.
Comme eux, le Tg STAN garde ses distances avec le personnage. Matthias et Damiaan le disent d'une seule voix :
"Il faut y entrer et en sortir, mais ne jamais devenir le personnage. Le comprendre en montrant l'analyse de l'écrivain. Car l'écriture est déjà le personnage. Sa convention est dans le texte. Il n'y a pas un Hamlet, mais un nouveau Hamlet à chaque comédien et à chaque représentation. Si l'acteur présent en scène n'est pas reconnaissable, vous donnez au spectateur une fausse vision. Le personnage est forcément imaginaire, et c'est le spectateur qui le crée." A force de manier en pratique le paradoxe du comédien, les Discordia, Tg STAN et De Koe ne pouvaient que tenter la traversée de Diderot.
Jean-Louis Perrier
(envoyé spécial à Anvers)
Source Externe : Le Monde 22 septembre 2003
Inséré le : 25/09/2003 00:00