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Les ordures, la ville et la mort : une triste mascarade oublieuse du contexte.

Les ordures, la ville et la mort.


Source : Théâtre de la Bastille (http://www.theatre-bastille.com)

Apparence :

Rainer Werner FASSBINDER auteur
Pierre Maillet Metteur en scène

Texte : Pour Pierre Maillet, le metteur en scène du collectif Les Lucioles, Les Ordures, la Ville et la Mort est "un Opéra de quat'sous moderne, un conte de fées triste, un mélodrame d'aujourd'hui et de toujours. Une forme populaire, à mille lieux du discours rassurant, qui lui permet de rendre accessible des sujets dont personne ne veut entendre parler". Soit. Mais ce que l'on voit et entend au Théâtre de la Bastille n'est pas de cet ordre-là.
Le plateau est aménagé comme un studio de cinéma où se tournerait la pièce, en direct et en musique. Un vidéaste (Bruno Geslin) intervient pendant la représentation, ainsi que des musiciens (Pierre Allio, Benoît Gaudelette, Jean-Yves Gratius). C'est à un spectacle qui se veut total que nous sommes conviés par Les Lucioles.
En introduction, un film est projeté, qui brasse des images de sexe - commerce et partouzes - et de nuits blanches d'alcool et de cocaïne. L'enfer, sans doute, qui annonce ce que Pierre Maillet voit comme "un purgatoire de destins inextricablement mêlés dans un monde envahi par la peur". La pièce, donc.
Elle commence sur le trottoir où Roma B. cherche le client en compagnie d'autres prostituées. Mais c'est avec l'arrivée de A. le juif riche qu'elle entre dans le vif du sujet. L'une des premières phrases de A. retient toute l'attention : "Je ne suis pas un juif comme les juifs peuvent être des juifs. Celui qui ne saurait pas ça ne comprendrait rien à la pièce", dit Marcial di Fonzo Bo. Problème : ce n'est pas le texte original. Après "celui qui ne saurait pas ça", Fassbinder s'arrête et met trois points de suspension, qui introduisent un doute, ou peut-être une menace, mais en tout cas une incertitude sur ses intentions.
Le diable niche dans les détails, dit-on. Il suffit d'un ajout de ce genre pour que le spectateur soit en droit de s'interroger sur l'entreprise du Théâtre des Lucioles. Et ce malgré les dénégations de Pierre Maillet, qui assure que les ajouts sont "minimes" dans la traduction de Jörn Cambreleng, dramaturge du spectacle.
Absence d'éclairage
Dans une pièce aussi sensible que Les Ordures, la Ville et la Mort, chaque mot compte, et ce n'est pas l'indéniable beauté de la langue de Fassbinder, irriguée d'une poésie du désespoir, qui peut le faire oublier. Et même cette poésie n'a pas d'écho sur scène. C'est à une mascarade, plaquée sur un texte souvent mal joué, accusée par des chansons désolantes, que nous assistons à la Bastille.
Tout se passe comme si Les Lucioles ne savaient pas ce qu'ils ont entre les mains : une pièce où les références à l'histoire - en particulier la question du nazisme et de l'homosexualité - ne peuvent pas être oubliées ni réduites à la question de "la discrimination", comme le spectacle le laisse entendre, en oubliant le contexte dans lequel Fassbinder a écrit : la RFA du milieu des années 1970, où la lutte de la Fraction armée rouge (RAF) ravive dans le sang les plaies béantes de la mémoire.
Que Les Lucioles fassent aujourd'hui jouer le juif et le nazi par le même comédien, voilà qui laisse un sentiment confondant. Même chose quand on entend dire, sans éclairage, des paroles comme celles de Hans von Glück, un des personnages : "Il nous suce le sang, le juif. Il boit notre sang et nous met dans notre tort parce qu'il est juif et que nous portons la faute. (...) S'il avait pu rester là d'où il vient. Et s'ils avaient pu le gazer, aujourd'hui je dormirais mieux. Ils ont oublié de le gazer." Ou encore quand Müller le nazi parle du juif en disant : "Il se peut que je sois l'assassin de ses parents, et ça me plairait de l'être. Donc je le suis."
Que Les Ordures, la Ville et la Mort soit une pièce ambiguë ne fait aucun doute, ne serait-ce qu'en raison de l'idée de la mise à mort qui enveloppe son propos. On peut également s'interroger sur l'image de A. le juif riche. Est-il celui à qui l'on a tout pris, ne lui laissant que le commerce de l'argent, comme Shylock dans Le Marchand de Venise, de Shakespeare ? Est-il l'incarnation du désespoir que Daniel Schmid met en scène dans son film L'Ombre des anges, ou la figure d'une des "ordures" de la ville propre à susciter la haine en renvoyant à l'appel au meurtre légalisé par les nazis ?
Ce n'est pas la présentation de la Bastille qui permettra de répondre. Mis à part l'effet d'annonce, nourri d'un parfum de scandale qui assure au théâtre une publicité toute faite, on ne trouve rien d'autre qu'une pièce douloureuse qui remplit la salle et suscite des rires qui mettent mal à l'aise, à une époque où la haine sert souvent à évacuer le désespoir. Une dernière chose : que tout cela se passe sans protestation, comme si c'était normal, naturel, voilà ce qui rend le plus triste.
Brigitte Salino



Source Externe : Le Monde 19 juin 2003.


Inséré le : 19/06/2003 00:00