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La création des "Ordures" en France relance l'affaire Fassbinder.
Les ordures, la ville et la mort.
Source : Théâtre de la Bastille (
http://www.theatre-bastille.com)
Apparence :
Rainer Werner FASSBINDER auteur
Pierre Maillet Metteur en scène
Texte : La pièce "Les Ordures, la Ville et la Mort" valut à l'auteur allemand des accusations d'antisémitisme et des scandales à chaque représentation. Elle est présentée en France pour la première fois, au Théâtre de la Bastille, dans une mise en scène qui n'éclaire ni le contexte ni les ombres du texte.
Le théâtre de la Bastille termine sa saison avec
Les Ordures, la Ville et la Mort, de Rainer Werner Fassbinder, joué par Les Lucioles, un collectif issu de l'école du Théâtre national de Bretagne, à Rennes. C'est la première fois qu'est présentée en France cette pièce qui n'a jamais cessé d'alimenter la polémique : est-ce ou non un texte antisémite ?
La question s'est posée pour la première fois en 1976, quand la pièce a été publiée en République fédérale d'Allemagne (RFA). Fassbinder a alors 31 ans. Il a commencé à faire du théâtre en 1967, à Munich, au sein de l'Action-Théâtre. En 1969, il a fondé sa troupe, justement nommée l'Anti-Théâtre (Antitheater). Il y a là Hanna Schygulla, Ingrid Caven, Eva Mattes, Irm Hermann..., et aussi le musicien Peer Raben.
Fassbinder écrit et met en scène dans l'urgence, en réagissant à ce qu'il vit, dans la RFA entre ruines et reconstruction. Les pièces sortent de lui comme des dés, et, aussitôt qu'il le peut, il en fait des films :
Le Bouc, Le Café, Les Larmes amères de Petra von Kant, Liberté à Brême...Tout va très vite dans ces années-là. L'Anti-Théâtre ne dure que deux ans, mais les films s'enchaînent :
Tous les autres s'appellent Ali, Effi Briest, Le Droit du plus fort, Maman Küsters s'en va au ciel... En 1974, Fassbinder prend la direction d'une scène engagée et marginale de Francfort, le Theater am Turm. Cette seule année, il met en scène Peter Handke, Emile Zola et Anton Tchekhov, et il écrit
Les Ordures, la Ville et la Mort. Le texte est publié par Suhrkampf. Aussitôt, le scandale éclate.
Les Ordures, la Ville et la Mort s'organise autour de deux couples : une putain et son souteneur, un juif et un nazi. La putain est une jeune femme, Roma B., dont la maigreur n'attire pas les clients. Elle se vend pour son souteneur, Franz B., un émigré yougoslave, qui la frappe. Le nazi s'appelle M. Müller, et il est le père de Roma B. Il a été et il est resté nazi. C'est un ancien dignitaire reconverti en travesti, qui reprend le répertoire de Zarah Leander, la chanteuse, très célèbre dans les années 1930, et compromise avec le régime nazi.
Le juif est le seul à n'avoir ni nom ni prénom. Il n'est jamais appelé que "A. le juif riche". C'est un promoteur immobilier qui a fait fortune en rachetant de vieux immeubles qu'il fait raser pour construire des logements neufs. Il règne sur la ville, avec la caution des autorités et la haine de la population, victime de la spéculation immobilière.
Il y a quinze autres personnages dans
Les Ordures, la Ville et la Mort.Prostituées et policiers, hommes de main et bonnes âmes, marchands et consommateurs de sexe et de nuit. Tous comptent, mais leur histoire se joue en regard de celle du "juif riche", qui prend sous son aile Roma B. Il ne la touche pas, il lui demande de l'écouter. Et il la couvre d'argent. Il finira par la tuer, en l'étranglant, à sa demande. Et ce sera à Franz B., le souteneur devenu l'amant d'un homosexuel, que le crime sera imputé.
Fassbinder introduit
Les Ordures, la Ville et la Mort en disant que la pièce se joue
"sur la Lune, parce qu'elle est aussi inhabitable que la Terre, surtout les villes ". Mais cette Lune, c'est Francfort dans les années 1970 : un énorme chantier, une ville boursière et contestataire.
"Mes pièces ont toujours été des réactions spontanées à la réalité - et cette pièce est une réaction spontanée à la réalité que j'ai trouvée à Francfort", dit Fassbinder au journal
Die Zeit, en 1976, en réponse aux accusations d'antisémitisme dont
Les Ordures, la Ville et la Mort font l'objet.
Les protestations sont telles, en particulier celles de la communauté juive, que la pièce est retirée de l'affiche avant même d'avoir été présentée au public.
Quant à Suhrkamp, l'éditeur, il décide de retirer le texte de la vente et de son catalogue, et de mettre au pilon tous les exemplaires imprimés.
En France, le scandale éclate en 1977 quand sort en salles
L'Ombre des anges, le film que Daniel Schmid a tourné d'après
Les Ordures, la Ville et la Mort, avec Ingrid Caven dans le rôle de la prostituée, Fassbinder dans celui du souteneur et Klaus Löwitsch dans celui du promoteur juif. Jean Pierre-Bloch, le président de la Licra, et Claude Lanzmann dénoncent le caractère antisémite du film. Le 13 février, un engin fumigène explose dans la salle du Saint-André-des-Arts, où
L'Ombre des anges est projeté. Le 18 février, le philosophe Gilles Deleuze prend la défense du film dans les colonnes du
Monde.
Dans les années 1980 et 1990, plusieurs tentatives ont lieu, en Europe, de monter
Les Ordures, la ville et la mort. En 1985 - trois ans après la mort de Fassbinder -, une représentation au Schaupielhaus de Francfort est interrompue par des membres de la communauté juive de la ville, et la pièce est retirée de l'affiche. Cette fois, c'est Daniel Cohn-Bendit qui prend la défense de Fassbinder. En 1987, un théâtre de Rotterdam doit lui aussi renoncer, après que des spectateurs ont envahi le plateau. Plus récemment, en 1998, l'affaire resurgit à Berlin, où le directeur du Théâtre Maxime- Gorki annonce son intention de présenter
Les Ordures, la Ville et la Mort. Mais il ne passe pas à l'acte.
C'est dans cette longue histoire que s'inscrit la présentation de la pièce au Théâtre de la Bastille. L'initiative en revient aux Lucioles, un collectif très attaché à Fassbinder. Il a déjà mis en scène
Preparadise Sorry Now, et il envisage
Les Ordures, la Ville et la Mort comme le premier volet d'un triptyque qui devrait comprendre
Du sang sur le cou du chat et
Qu'une tranche de pain.
Le collectif des Lucioles est proche du Théâtre national de Bretagne, qui a soutenu un grand nombre de ses projets depuis sa création, en 1994. Mais, cette fois, François Le Pillouer, le directeur du TNB, n'a pas voulu
"être associé au projet, à cause des ambiguïtés de la pièce". Cela n'a pas empêché Les Lucioles de monter une production, avec l'aide de différentes tutelles, dont le ministère de la culture et de la communication, et de deux théâtres importants, celui de Dijon-Bourgogne, dirigé par Robert Cantarella, et le Théâtre de la Bastille, à Paris, dirigé par Jean-Marie Hordé.
Pour ce dernier, l'engagement ne faisait aucun doute,
"pour deux raisons", dit-il.
"La première est littéraire : Les Ordures, la Ville et la Mort est, sur le plan de l'écriture, une des meilleures pièces de Fassbinder, si ce n'est la meilleure. La seconde tient au thème : ce n'est pas du tout une pièce antisémite. Elle est paradoxale, mais elle n'a pas d'ambiguïtés. Le fait, aujourd'hui, de nommer le juif renvoie l'accusation d'antisémitisme à celui qui s'interdit de prononcer le mot."Quant à Rudolph Rach, le directeur de L'Arche, la maison d'édition qui représente les ayants droit de Fassbinder en France, il a toujours déconseillé de jouer la pièce. Il a transmis la demande du collectif des Lucioles aux ayants droit en Allemagne (le Verlag der Autoren), qui ont donné leur accord. Pour autant, la pièce ne sera pas publiée à L'Arche. Rudolph Rach refuse. Dans ce contexte complexe, l'enjeu de la bataille se joue sur le plateau de la grande salle du Théâtre de la Bastille, où se donnent
Les Ordures, la Ville et la Mort.
Brigitte Salino
Source Externe : Le Monde 19 juin 2003
Inséré le : 19/06/2003 00:00