Si la page ne s'affiche pas, cliquez ici !!!

Scène de cruauté.

Les ordures, la ville et la mort.


Source : Théâtre de la Bastille (http://www.theatre-bastille.com)

Apparence :

Rainer Werner FASSBINDER auteur
Pierre Maillet Metteur en scène

Texte : Pierre Maillet met en scène la pièce la plus controversée de Fassbinder, « Les ordures, la ville et la mort ». Déjanté et convaincant.

Rainer Werner Fassbinder aimait autant le théâtre que le cinéma mais, en 1976, sa pièce les Ordures, la ville et la mort fut si contestée qu'il arrêta d'écrire pour la scène. Cette œuvre n'avait jamais été jouée en France, bien qu'on ait pu en voir un reflet dans le film de Daniel Schmidt l'Ombre des anges- qui fit autant scandale que la pièce. La compagnie des Lucioles, qui, à Rennes, fonctionne de façon collective, en crée une version française de John Cambreleng, à la fois fidèle et très libre parce que cette joyeuse équipe projette dans une forme de spectacle déjanté et musical tout ce qu'elle touche.
Le grand problème, quand la pièce affronta le public allemand, était l'antisémitisme supposé (et tout à fait inexistant) de Fassbinder. Il y avait vraiment un juif odieux dans cette fresque écrite d'une écriture si enragée qu'elle porte un titre plein de fureur et de provocation ! En effet, le personnage de A., dit « le juif riche », est, dans une galerie de personnages doués pour la cruauté, l'un de ceux qui imposent le plus durement sa loi, tout en couvrant d'or la femme mariée qui se prostitue à lui. Fassbinder disait que sa pièce se passait sur la lune, mais personne ne doutait que l'action se déroulât à Francfort, là même où les Ordures étaient représentées.
Il n'y a pas une histoire, ni même une série d'histoires, plutôt une explosion continue de rencontres entre des êtres portés par une avidité surdimensionnée. A., interprété avec une autorité compacte et mystérieuse par Marcial di Fonzo Bo, mène la danse mais, comme s'il descendait du Shylock du Marchand de Venise de Shakespeare, il se venge de ses bourreaux en jouant à être le juif tel que le dessinait la propagande nazie. Et les nazis, autour de lui, et les requins des nouvelles générations sont bien pires : vrais nazis comme ce travesti qui chante dans les bars pour mieux cacher son passé, policiers sans scrupule, promoteurs féroces, faune interlope qui se glisse entre les ordures et les richesses de la cité... Comme toujours chez Fassbinder, les femmes seules méritent d'être sauvées et aimées. Le beau personnage de Roma, jouée avec une grande finesse par Valérie Schwarcz, éclaire cette nuit épouvantable : c'est elle qui se donne au juif et devient riche, avant d'être la victime d'un mari crapuleux et de l'infamie qui marque sa famille.
Ces destins nous arrivent de façon chaotique dans la mise en scène volcanique de Pierre Maillet qui table sur le mouvement incessant, le grouillement, les apparitions fantomatiques, la confrontation des acteurs et des images projetées, la violence d'une musique qui transforme la pièce non pas en une succession fluide de scènes mais en un concert de scènes. Cet éclatement rock d'une œuvre dramatique ne la désintègre pas. Bien au contraire, sa violence sourde devient sonore ! Le jeu d'Elise Vigier, Jean-Michel Portal, Frédérique Loliée, Pierre Maillet et leurs partenaires, accompagnés par la formation musicale de Pierre Allio, nuance dans la rage. Magnifique fureur où le théâtre trouve un nouveau souffle en dialoguant avec les cris musicaux d'aujourd'hui.

Gilles Costaz



Source Externe : Politis 12 juin 2003


Inséré le : 17/06/2003 00:00