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Vivant et nauséeux.

Les ordures, la ville et la mort.


Source : Théâtre de la Bastille (http://www.theatre-bastille.com)

Apparence :

Rainer Werner FASSBINDER auteur
Pierre Maillet Metteur en scène

Texte : Les habitants de Francfort n'ont jamais vu la pièce de Fassbinder, Les Ordures, la Ville et la Mort. Taxée d'antisémite, la pièce fut interrompue par des manifestants le soir de la première, en octobre 1985. Daniel Cohn-Bendit a eu beau prendre la défense de la pièce - « la communauté juive se trompe », écrivait-il dans un billet adressé au Monde le 13 novembre 1985 -, elle fut interdite. Elle est jouée aujourd'hui à Paris par une jeune troupe, le Théâtre des Lucioles, née à Brest en 1994. Pierre Maillet, le metteur en scène, signe un spectacle vivant, heurté, en accord avec la violence et l'ambiguïté du sujet.
Ce n'est pas toujours beau une ville, la nuit. Ordures, bars douteux, putes, maquereaux, travestis, la ville auscultée par Fassbinder est un cloaque. Le monde de Fassbinder, brutal, pervers, dérangeant, éclate dans toute sa vigueur. La haine que Fassbinder porte à l'Allemagne de la consommation, des nouveaux riches, se manifeste ici à tous les étages. Figure de proue, un promoteur immobilier, le juif riche. Il vit mal sa solitude et paie une prostituée. Tout autour des filles, des homosexuels... Pour couronner le tout, le père de la putain, antisémite, est un.travesti.
L'ensemble est déroutant. Sous prétexte de dénoncer la vilenie des grandes villes, Fassbinder fait l'étalage de toutes les noirceurs humaines. L'antisémite n'y va pas par quatre chemins. « Il nous suce le sang. Le juif. Ils ont oublié de le gazer. Et je me frotte les mains en imaginant comment l'air vient à lui manquer dans la chambre à gaz. » Propos ignobles. Bien sûr, ce n'est pas l'auteur qui parle, mais un personnage, Müller, qui gagne sa vie en interprétant des chansons de Zarah Leander, grande figure allemande des années 30 compromise avec le régime nazi. Nauséeux ? « Portrait de l'Allemagne contemporaine », répond Fassbinder. Le débat est ouvert. Si la pièce est gênante, faute de croire en la compassion, sinon l'amour, et ne débouche que sur la mort, le spectacle avec la percutante présence de Marcial di Fonzo Bo est étonnant. Avec humour, Pierre Maillet pratique des clins d'œil à Michel Delpech avec son « chanteur » des années 70, à Bob Fosse avec « Sweet Charity »...
Toute la troupe chante, danse, très à l'aise. Le spectacle bénéficie également du talent de Marcial di Fonzo Bo qui hisse le rôle du juif riche à celui de héros brechtien, comme Mauler, le roi de la viande de Sainte Jeanne des abattoirs. Un acteur qui donne épaisseur, gravité, charisme au personnage, élégance et grâce au spectacle. Un atout de taille.

Marion Thébaud



Source Externe : Le Figaro 13 juin 2003


Inséré le : 17/06/2003 00:00