Si la page ne s'affiche pas, cliquez ici !!!

Le juif d'un autre

Les ordures, la ville et la mort.


Source : Théâtre de la Bastille (http://www.theatre-bastille.com)

Apparence :

Rainer Werner FASSBINDER auteur
Pierre Maillet Metteur en scène

Texte : Après vingt-cinq ans de mise sous séquestre, une imparable et superbe création de Pierre Maillet et la Compagnie des Lucioles.

Ce qu'il y a de vraiment minable et crapoteux en ce bas monde, c'est l'hypocrisie, dont le plus beau fleuron est de se parer du masque de la morale bien-pensante. Ainsi, donc, lorsque Rainer Werner Fassbinder écrit en 1976 sa dernière pièce de théâtre, Les Ordures, la Ville et la Mort, elle fait scandale. L'historien Joachim Fest dénonce les tendances antisémites de Fassbinder, fait retirer la pièce de l'affiche et interdit qu'elle soit jouée de son vivant. La maison d'édition Suhrkamp retire la pièce de son catalogue. Idem lorsque Daniel Schmid l'adapte à l'écran sous le titre L'Ombre des anges. A Paris, en 1977, le film est carrément retiré de l'affiche."
De quoi parle cette pièce, et surtout comment ? D'une certaine Allemagne des années 70, même si la pièce est censée se dérouler "sur la Lune, parce qu'elle est aussi inhabitable que la Terre, surtout les villes". Dans cette cité livrée à la spéculation immobilière, un Juif riche se venge du meurtre de ses parents en "reprenant à son compte l'image qu'on se fait de lui". Le nazi qui a tué sa famille fait désormais le travesti et passe la nuit à chanter dans les bars, quand il ne va pas baiser sa fille, Roma, pute à la conscience aiguisée. Appelons ça "lucidité". Le Juif fera de Roma une femme libre de choisir la mort. Son ancien maquereau, devenu homosexuel, finira en victime expiatoire. Il faut toujours un bouc émissaire. Et, pour éviter ça, quelques billets seront toujours plus éloquents que tout. Pour Jörn Cambreleng, dramaturge et traducteur de cette pièce inédite en France, "ce que met en place Fassbinder à travers ce conte, c'est un dispositif aiguisé à même de révéler les projections, les sentiments inavouables, enfermés dans ce que Primo Levi appelait "la cage d'arrogance et de culpabilité qui a suivi la Shoah". A moins de confondre la parole de Fassbinder et celle de ses personnages, c'est-à-dire, pour citer Gilles Deleuze à propos de la pièce, de confondre énoncé et énonciateur, on ne peut, sauf à être de mauvaise foi, prétendre que cette pièce est antisémite »De toutes ses œuvres, c'est dans celle-ci que la relation entre Juifs et Allemands après la Seconde Guerre mondiale est traitée aussi directement. Or, voilà qu'aux "origines de la démocratie allemande Fassbinder rencontre le fascisme et le terrorisme" (Yann Lardeau, Fassbinder, éditions dès Cahiers du cinéma).
On imagine bien les modiques transformations qui eussent valu à Fassbinder un succès immédiat : un Juif pauvre et victime, un travesti résistant, digne héritier des cabarets d'avant-guerre, une pute salope qui se serait vengée du monde, de son maquereau et de son père au lieu d'opposer un refus si total lorsqu'elle découvre la vérité. Là, oui, ça aurait eu de la gueule. Et ça n'aurait bousculé personne. C'est raté. La vie est vicieuse et la conscience comme un vieux singe à qui l'on n'apprend pas à faire des grimaces. Tombent les masques, reste la comédie humaine, si délectable à voir que c'est à en vomir.
Sachons gré à la Compagnie des Lucioles d'avoir sorti de l'oubli Les Ordures, la Ville et la Mort. Pour toutes les raisons que l'on vient d'énoncer et aussi parce qu'en voulant plonger corps et âme dans ce "projet Fassbinder" où film, théâtre et musique dialectisent à merveille, Pierre Maillet, metteur en scène, et toute la troupe des comédiens, chanteurs, musiciens, vidéaste, nous offrent un spectacle époustouflant. De justesse, de beauté, de radicalité assumée. Quelques estrades, un écran coulissant, d'énormes sacs poubelle remplis jusqu'à la gueule, une chaise et des bouts de mur : et voilà nos acteurs glissant de l'écran au plateau, d'un personnage à l'autre. C'est Marcial Di Fonzo Bo qui joue et le Juif et Dominique Müller le travesti. Donnée de jeu éthiquement et esthétiquement imparable : pour mettre en pièce une projection, il faut se frotter à toutes ses facettes, aussi peu reluisantes soient-elles. Et, derrière la cruauté de l'humaine condition ainsi raillée, l'amour, le vrai, resplendira toujours. Lorsque le Juif étrangle Roma à sa demande, c'est une étreinte sublime qui n'a rien de fantasmatique. On est loin, si loin, d'un vulgaire rapport sado-maso bien trash. Certes, on n'est pas dans l'air du temps. Mais c'est que ce temps manque d'air, singulièrement. Non, on est dans la reconnaissance de l'autre. Rareté.

Fabienne Arvers



Source Externe : Les Inrockuptibles 11 au 17 juin 2003


Inséré le : 13/06/2003 00:00