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Le juif riche par Gilles Deleuze.
Les ordures, la ville et la mort.
Source : Théâtre de la Bastille (
http://www.theatre-bastille.com)
Apparence :
Rainer Werner FASSBINDER auteur
Pierre Maillet Metteur en scène
Texte : Le film de Daniel Schmid, « L'Ombre des anges », qui sortait à Paris dans deux salles est accusé d'antisémitisme. L'attaque est double, comme toujours, puisque des organismes reconnus exigent des coupures ou réclament l'interdiction, tandis que des groupes anonymes menacent, font des alertes à la bombe. Il devient très difficile alors de parler de la beauté, de la nouveauté et de l'importance de ce film. On aurait l'air de dire : le film est si beau qu'on peut lui pardonner un peu d'antisémitisme... Le premier effet de ce système de pression est donc que non seulement le film risque de disparaître en effet, mais disparaît déjà en esprit, emporté dans un problème absolument faux. Car il y a certainement des films antisémites. II y en a d'autres dont on voit qu'ils déplaisent à tel groupe pour des raisons précises, déterminables. Ici, au contraire, ce qui marque le franchissement d'un seuil, c'est l'inanité radicale de cette accusation. On croit rêver. Il est bien vrai que ces mots « le Juif riche » sont souvent prononcés pour désigner un personnage. Que de tout ce personnage émane un charme explicitement « voulu », ce n'est pas sans importance. Schmid a très bien expliqué un des caractères principaux de son film : les visages sont comme à côté des acteurs, et ce qu'ils disent, à côté des visages. Si bien que le Juif riche peut lui-même dire « le Juif riche » Les acteurs puisent dans un ensemble d'énoncés et un ensemble de visages, qui commandent une série de transformations. Les mots « le Gnome, le Nain » désignent un inquiétant géant dont tous les gestes et la fonction sont précisément ceux d'un nain. Les énoncés nazis, les déclarations antisémites, s'accolent au personnage anonyme qui les tient vautré sur un lit ; ou bien dans la bouche de la chanteuse travestie qui se trouve précisément être un ancien dignitaire nazi.
Qui sont les personnages, puisqu'il faut bien chercher sur quoi prétend reposer l'accusation véhémente d'antisémitisme ? Il y a d'abord la prostituée poitrinaire, fille du dignitaire nazi. Il y a le « Juif riche », dont la fortune vient de l'immobilier, et qui parle du métier qu'il fait, expulsion, destruction, spéculation. Le lien qui se noue entre les deux vient de ceci : le sentiment d'une grande peur, peur de ce que le monde va devenir. De cette peur qui les habite, la femme tire involontairement une force qui trouble tous ceux qui l'approchent, et qui fait que, quoi qu'elle fasse, si gentille qu'elle soit, on croit se sentir méprisé par elle. Le « Juif riche » en tire plutôt une indifférence au destin, comme une force qui le traverse, une distance qui le met au-delà dans un autre monde. Ombres d'anges. Tous deux ont la puissance de la transformation, parce qu'ils ont cette force et cette grâce (de même la transformation du souteneur). Le « Juif riche » doit sa richesse à un système qui n'est jamais présenté comme juif, mais comme celui de la ville, de la municipalité et de la police; en revanche, il tient sa grâce d'ailleurs.
La prostituée doit son état à l'écoulement du nazisme, mais sa force, elle la tient d'ailleurs. Tous deux, seuls « vivants » vulnérables dans la ville, dans la Nékropolis. Seul le juif sait qu'il n'est pas méprisé par la femme ni menacé par sa force. Seule la femme sait ce qu'est le juif, et d'où vient sa grâce. Elle demande finalement au juif de la tuer, parce qu'elle est fatiguée, et n'a plus envie de cette force qui lui semble ne servir à rien. Lui va voir la police, se fait encore protéger par elle au nom du système immobilier, mais n'a plus envie de cette grâce qui devient étrangement maladroite, incertaine. Voir image sur l'écran : tout cela est le contenu explicite du film.
Où est l'antisémitisme, où peut-il bien être ? On se frotte les yeux, on cherche. Est-ce le mot « Juif riche » ? D'accord, ce mot est très important dans le film. Dans les bonnes familles, naguère, on ne devait pas prononcer le mot juif, on disait « Israélite ». Mais c'était justement des familles antisémites. Et que dire d'un juif qui n'est pas israéliste, ni israélien, ni même sioniste ? Que dire de Spinoza, le philosophe juif, exclu de la synagogue, fils de riches commerçants, et dont le génie, la force et le charme n'étaient pas sans rapport avec ce fait qu'il était juif et se disait juif ? C'est comme si l'on interdisait un mot du dictionnaire : la Ligue contre l'antisémitisme déclare antisémites tous ceux qui prononcent le mot « Juif » (à moins que ce ne soit dans les conditions rituelles d'un discours aux morts). La Ligue refuse-t'elle tout débat public, et se réserve-t'elle le droit de décider sans aucune explication de ce qui est antisémite ou non ?
Schmid a dit son intention politique, et le film ne cesse de la montrer, de la manière la plus simple et la plus évidente. Le vieux fascisme, si actuel et puissant qu'il soit dans beaucoup de pays, n'est pas le nouveau problème actuel. On nous prépare d'autres fascismes. Tout un néo-fascisme s'installe, par rapport auquel l'ancien fascisme fait figure de folklore (le chanteur travesti dans le film). Au lieu d'être une politique et une économie de guerre, le néo-fascisme est une entente mondiale pour la sécurité, pour la gestion d'une paix non moins terrible, avec organisation concertée de toutes les petites peurs, de toutes les petites angoisses qui font de nous autant de micro-fascistes, chargés d'étouffer chaque chose, chaque visage, chaque parole un peu forte, dans sa rue, son quartier, sa salle de cinéma. « Je n'aime pas les films sur le fascisme des années 30. Le nouveau fascisme est tellement plus raffiné, plus déguisé. Il est peut-être, comme dans le film, le moteur d'une société où les problèmes sociaux seraient réglés, mais où la question de l'angoisse serait seulement étouffée » (Daniel Schmid).
Si le film de Schmid est interdit ou empêché, ce ne sera pas une victoire pour la lutte contre l'antisémitisme. Mais ce sera bien une victoire pour un néo-fascisme, et le premier cas où l'on pourra se dire : mais enfin, où était, ne serait-ce que le prétexte, l'ombre d'un prétexte ? Quelques uns se rappelleront la beauté du film, son importance politique, et la manière dont il aura été éliminé.
Source Externe : Le Monde 18 février 1977
Inséré le : 10/06/2003 00:00