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Fassbinder ressuscité.
Les ordures, la ville et la mort.
Source : Théâtre de la Bastille (
http://www.theatre-bastille.com)
Apparence :
Rainer Werner FASSBINDER auteur
Pierre Maillet Metteur en scène
Texte : C'est à tort qu'on dit que Rainer Werner Fassbinder (1945-1982) est un homme de théâtre passé au cinéma. C'est l'inverse qui est juste. Il n'a fait du théâtre que faute de pouvoir s'exprimer au cinéma. N'empêche qu'à sa mort il laissait derrière lui quelque quarante titres d'oeuvres filmées - et quels titres ! - en à peine treize ans. Il se brûlait, pas de temps à perdre. Il y avait urgence de dire et de faire. En notre époque de mou désespoir, la rage de Fassbinder sonne terriblement fort de nouveau. L'équipe du Théâtre des Lucioles, née de la première promotion (en 1994) de l'école du Théâtre national de Bretagne, le prouve à l'envi avec
les Ordures, la ville et la mort (texte français de Jörn Cambreleng), mise en scène de Pierre Maillet, qu'elle présente sous l'intitulé de Projet Fassbinder (1).
C'est du raide. Dans l'Allemagne relevant ses ruines, immobilières, humaines, des bas-fonds au sommet règnent des rapports sauvages de domination à base de corruption généralisée et de perversions en tout genre. Le capital mène le bal. Il est personnifié - cela fit alors scandale en Allemagne - par la figure dite du juif riche, opposé à son ennemi juré, M. Müller, ancien hiérarque nazi qui survit en qualité de travesti de bastringue, par ailleurs père de Roma, jeune putain élevée au rang de grande dame par le juif riche, tandis que l'ancien maquereau de Roma se révélera soudain, défoncé jusqu'à l'os, homosexuel enthousiaste...
Descendu aux enfers dans sa chair même
Fassbinder n'y va pas avec le dos de la cuillère. Il en remet même des louches sur l'aspect interlope d'un univers de chiennerie sociale incurable. Pour montrer ça, c'est question de style. Les Lucioles n'en manquent pas. Entre Brecht et Genet, les deux maîtres au fond de Fassbinder, il est un fier espace esthétique qu'occupent avec superbe ces bons jeunes gens, qui savent garder leurs distances, porter un regard froid sur ce qu'ils touchent. À ce titre, le travail sur
les Ordures, la ville et la mort apparaît sensiblement exemplaire d'une fine appréhension de l'âme (n'ayons pas peur du mot) de Fassbinder, moraliste intransigeant descendu aux enfers de son plein gré dans sa chair même. Le court film qui ouvre la représentation, bien dans le goût de son cinéma, long travelling sur une rue chaude imaginaire avec toutes les attractions adéquates, résume d'emblée une compréhension du dedans qui ne se désavouera pas. On apprécie que la fable, curieux hybride de pièce jésuite édifiante et de mélodrame à substrat sexuel, soit interprétée avec une sorte de déhanchement canaille par des comédiens frais comme des gardons (Valérie Schwarcz, Frédérique Loliée, Elise Vigier, Jean-François Auguste, Marc Bertin, David Jeanne-Comello, Pierre Maillet, Jean-Michel Portal, Vincent Voisin). Ce n'est pas leur faire injure que de signaler que Marcial di Fonzo Bo, qui joue à la fois le juif riche et M. Müller, tient le haut du pavé en vrai Janus bifront.
Danse de mort d'insectes humains fardés
La condition de critique implique à la fin qu'on ne garde rien pour soi. Début mai, avant Cannes, j'ai vu
Quartett, de Heiner Müller, à Toulouse, dans la mise en scène de Célie Pauthe, dont certains ont sans doute assisté, il n'y a pas longtemps, à la réalisation (au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis) de
Comment une figue de paroles et
pourquoi, de Francis Ponge (2). Je tiens à signaler ici combien cette très jeune femme a saisi les enjeux cruciaux de la partition de Müller, pour les donner à percevoir, nus et crus, palpitants, sur une scène cernée par un public légèrement ébaubi par tant de maturité sans peur. On sait que la pièce est une sorte de vache rêverie sur les Liaisons dangereuses de Laclos, organisée autour des figures de la Merteuil et de Valmont' changeant par endroits leurs rôles... Toutes fins libertines utiles, jusqu'à la mort de l'un par l'autre souhaitée... Müller, vieux spartakiste couvert de cicatrices, s'est cousu dans la peau d'aristocrates, autres spécimens de race disparue.
Pierre Baux et Violaine Schwarz, usant de grâces perverses respectives, jetaient tout leur jus nerveux dans cette danse de mort d'insectes humains outrageusement fardés.
Jean-Pierre Léonardini
Source Externe : L'Humanité 9 juin 2003
Inséré le : 10/06/2003 00:00