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Fassbinder toujours dans l'intranquillité

Les ordures, la ville et la mort.


Source : Théâtre de la Bastille (http://www.theatre-bastille.com)

Apparence :

Rainer Werner FASSBINDER auteur
Pierre Maillet Metteur en scène

Texte : L'univers de Fassbinder continue de déranger. Sa dernière pièce dévoile les bas-fonds de la société.
Pierre Maillet est un tout jeune homme qui ne manque ni de culot, ni de talent. En montant les Ordures, la ville et la mort, il s'empare de la pièce de Fassbinder avec une belle énergie et une intelligence du texte rare. Le verbe et la pertinence du propos sont portés par une équipe d'acteurs qui se donnent sans compter.
Qu'est-ce qui vous a donné l'envie de monter cette pièce de Fassbinder ?
Pierre Maillet. Pre-Paradise, Sorry Now de Fassbinder a été la première pièce que nous avons montée avec la Compagnie des lucioles, en 1995. Le plus impressionnant chez Fassbinder reste son oeuvre : quarante-cinq films, une dizaine de pièces de théâtre, des téléfilms... en dix ans ! C'est dire le monstre de travail qu'il fut, avec un souci d'embrasser une espèce d'humanité dans une démarche finalement très balzacienne. Quand on en monte une, on est frustré parce qu'on ne rentre que dans un pan de cette oeuvre. J'ai toujours eu envie de retourner dans son univers avec un projet plus représentatif. J'ai pensé d'abord monter une trilogie pour permettre au public d'apprécier la densité de cet auteur. En cherchant parmi les nombreux textes, j'en revenais toujours à ce scandale en Allemagne autour de les Ordures, la ville et la mort. J'ai appelé l'Arche pour savoir s'il existait une traduction à consulter. J'ai donc lu cette pièce sur place et là, ce fut le choc. Je n'en suis pas revenu : c'était la plus belle de ses pièces, la plus aboutie, la plus riche - ce n'est pas pour rien si elle est la dernière qu'il a écrite - et quant à la question de l'antisémitisme, je n'ai pas compris cette polémique. J'ai laissé tomber le triptyque tant cette pièce contenait tout, brassait tout.
Vous-même, quelle lecture avez-vous de Fassbinder ? Quelles sont les thématiques qui vous semblent importantes ?
Pierre Maillet. Paradoxalement à l'image que peut avoir Fassbinder, je suis touché par l'amour qu'il porte à l'humanité, cette façon de parler des petites gens. L'univers de Fassbinder n'est pas fait que de provocation gratuite, c'est-à-dire de cette image qui lui collait à la peau de provocateur, propre aux années soixante-dix. Il est, de son vivant, une personne très populaire qui raconte des histoires très simples, avec des personnages auxquels on s'attache alors que d'ordinaire, non. Fassbinder est toujours à l'endroit de l'intranquillité. C'est un univers très émouvant et je trouve réussi - c'est pour cela qu'il ne méprisait pas la télévision, il en faisait pas mal - cette façon d'écrire des mélodrames à partir de trames simples, populaires qui évoquent des sujets très complexes. D'où sa capacité à mettre en scène des personnages a priori pas consensuels, avec le souci que l'histoire touche le plus grand nombre.
Effectivement, les personnages de Fassbinder sont souvent à la marge...
Pierre Maillet. Toujours. Ils vivent des histoires qui dérangent, qui abordent des sujets qui font réfléchir, le racisme, l'homosexualité et qui, par rapport aux années soixante-dix où il existait une volonté de faire bouger les choses, semblent être acceptés. Mais tout est tellement plus hypocrite.
Comme si les choses n'avaient pas beaucoup changé...
Pierre Maillet. Effectivement. La pièce est d'une actualité inchangée, ce qui est d'autant plus terrible. Depuis que je travaille sur ce texte, il ne se passe pas un jour sans que l'actualité d'aujourd'hui s'y réfère, la dernière en date étant ce qui se passe à Toulouse avec l'affaire Alègre ou le premier tour de l'élection présidentielle de l'an dernier.
C'est une pièce politique.
Pierre Maillet. Au sens humain et noble du terme, oui. Ce que j'aime chez Fassbinder c'est qu'il n'est pas un homme de discours mais d'émotion. Ce qu'il écrit provoque la réflexion à des endroits où a priori nul ne s'y attend. Parce qu'on parvient à s'identifier à ses personnages, même s'ils nous semblent lointains. C'est un regard sur la marginalité qui inclut un " et si c'était moi... ".
Vous projetez sur grand écran au début de la pièce un film au cours duquel un long plan-séquence, comme un très long générique qui présenterait les protagonistes de la pièce, participe de cet univers de Fassbinder : théâtre, cinéma, puis cabaret, chansons...
Pierre Maillet. Avec une figure comme Fassbinder, qui est peut-être plus un cinéaste qu'un dramaturge, le rapport à l'image était inévitable. Cela m'intéressait de confronter ces deux univers et que l'image ne soit pas uniquement illustrative ou gratuite. Ce film au début est une plongée dans cet univers-là et il permet de donner des clés pour la suite. C'est justement les deux autres pièces que nous n'avons pu monter avant ! Le film dure 8 minutes, c'est un vrai temps, il brasse toutes les figures fassbinderiennes. Ce petit garçon, à la fin du film, qui chante cette chanson en yiddish du ghetto de Varsovie, c'est aussi une façon de comprendre que les parents du personnage du juif riche dans la pièce sont morts dans les camps.
Le travail avec les acteurs ?
Pierre Maillet. Les Lucioles sont un collectif. Si les mises en scène ne sont pas collectives nous sommes tous en revanche acteurs. Nous sommes issus de la première promotion de l'école du TNB (Théâtre national de Bretagne) et depuis 1995, travaillons ensemble. La compagnie n'est pas fermée, nous sommes plusieurs metteurs en scène et les acteurs peuvent vivre d'autres expériences ailleurs. Nous avons travaillé vers trois directions : la mise en scène proprement dite ; la vidéo et la musique. C'est là où l'on mesure que la pièce est aussi écrite par un metteur en scène. Toutes les partitions musicales sont indiquées, comme l'Opéra de quat'sous de Brecht. Nous avons travaillé à leur adaptation, mais si tout est écrit, chacun peut le traiter comme il veut. Et c'est formidable de pouvoir jouer la musique sur scène.
Que traduit votre envie de théâtre ?
Pierre Maillet. Je suis convaincu que le théâtre doit parler de choses importantes. Pour moi l'acteur est un vrai créateur : quel désir ? Qu'a-t-on envie de dire sur une scène ? Il est vrai que nous sommes attirés par des auteurs qui font sens, qui ont un regard humain sur le monde qui les entoure. Au départ, c'est un coup de foudre avec quelqu'un qui prend des risques et Fassbinder en prenait. Il écrivait pour ses acteurs et pour notre façon de travailler - toutes proportions gardées - c'est une expérience motivante.
C'est plus un compliment qu'une question car grand était le danger d'une mise en scène vieillotte, poussiéreuse. Or, ce n'est pas le cas. La pièce et son traitement sont d'une actualité surprenante.
Pierre Maillet. Je dois d'abord dire ma surprise devant cette fausse polémique quant à la teneur soi-disant antisémite de la pièce. Ce débat-là étouffe, détourne son propos. Ça parle du pouvoir, de la corruption, ça met en scène tout une galerie de personnages les uns plus incroyables que les autres, et à nu les rouages de la société capitaliste. Non seulement je ne comprends pas cette polémique mais je la trouve injuste, la lecture du texte en est sabotée. C'est une pièce d'une grande complexité qui mérite d'être lue et entendue dans sa complexité. C'est une pièce importante et Fassbinder appuie au bon endroit.
Propos recueillis par Zoé Lin



Source Externe : L'Humanité 9 juin 2003


Inséré le : 10/06/2003 00:00