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La tragédie d'Othello : Le mort de venise


La tragédie d'Othello






Dès lors qu'on évoque Shakespeare, un certain nombre d'œuvres nous viennent immédiatement en tête : et l'une des plus sombres et puissantes d'entre elles est cette tragédie inoubliable du Maure, Othello.
Depuis des siècles, les publics ont été frappés par la force incontestable de ce mythe de la jalousie, de la vengeance, et du déshonneur.
Et malgré les avances de notre société, il est indéniable que l'esprit de la pièce continue à nous intriguer, à nous mortifier, à nous horrifier, nous laissant tremblants dans nos sièges jusqu'au dernier mot prononcé. D'où provient cette puissance ?

Le mythe d'Othello

Une fille enlevée. Un étranger aguerri. Un homme assoiffé de vengeance. Telle apparaît l'atmosphère de l'exposition ouvrant la vision du spectateur sur la scène. Venise. Une ville d'Italie, pays d'intrigues, lointaine, si chaude dans ses nuits et dans les passions. Othello épouse Desdémone dans le noir, Brabantio son père s'écrie, lago et Roderigo observent : lago hait le More, et sème cette panique dans les rues. Mais devant le Doge c'est Othello qui a raison, le père n'y peut rien, si sa fille va à son encontre; déjà, l'on se croirait au sein de l'intrigue.
Etrangement, l'ambiance vénitienne est vite oubliée : le More est envoyé à Chypre. Il n'y a plus de Turcs. Les bateaux ont fait naufrage, mais tout l'entourage d'Othello est sauf : Desdémone, si belle et parfaite, Cassio, le lieutenant, homme tant estimé par Othello ; lago, Roderigo, sont là ; et le spectateur attend, regarde, comment les murs de Chypre rétrécissent, laissant de moins en moins d'espace, comment le venin de Iago commence à se répandre.
Thème devenu classique de la jalousie d'un homme, Othello fait souvent usage de l'ironie dramatique pour émouvoir le spectateur. Au fur et à mesure de l'intrigue, le public se rend compte que lui aussi devient pris dans le grand filet de Iago, car il voit tout, il entend tout, il sait tout, et il a une prémonition macabre : Othello tuera Desdémone. Le spectateur est là devant les machinations de Iago, et quoi qu'il espère, il voit l'acheminement tragique d'Othello vers sa destinée, due non à une divinité orgueilleuse, ni à une malédiction du Ciel, mais, tout simplement, à une passion humaine : la jalousie. Cette jalousie, qui, par ailleurs, est alimentée par un homme, et pour le seul désir de vengeance. La force, donc, de toute tragédie shakespearienne, se retrouve dans cette pièce : le fait que l'homme et donc le spectateur aussi est coupable de sa propre souffrance.

Le spectacle des ombres

Qu'attendre, donc, de la mise en scène d'une telle histoire ? Le spectateur moderne ne manque pas de choix quant aux interprétations possibles. Mais face à ceux que l'on pourrait attendre, celui de Kondzot apporte une richesse et une différence rafraîchissantes.
Premièrement, en entrant, le spectateur est frappé par les dispositions prises spécialement pour Othello. Rappelant les bases de la représentation théâtrale du temps de son auteur, la pièce est présentée sur une plate-forme au centre de la petite salle, avec les places disposées dans trois sections encadrant la scène, de sorte que les acteurs se retrouvent encerclés par leur public. Pendant l'entrée de l'audience, six lanternes oranges en papier accrochées à des câbles, au ras du sol, délimitent l'espace des acteurs. Celles-ci tiennent le rôle du «rideau» - elles se lèvent pour signaler le début de l'action.
Une autre chose remarquable est la sobriété des décors. Effectivement, il n'y a seulement que quatre chaises ordinaires, une à chaque coin de la scène, présentant un semblant de repères pour le public. Les murs sont recouverts d'une toile noire translucide, avec un espace pour laisser le passage aux acteurs, et pardessus, une plate-forme élevée. Les entrées se font soit par derrière ce voile noir, soit depuis les portes de la salle, produisant un spectacle tridimensionnel avec un rythme imprévisible.
Nous sommes lancés dès le début dans la troisième scène de la pièce : l'appel du Signor Brabantio devant le Doge à propos de sa fille Desdémone. Les lettres sont échangées : pas d'éléments de décor, le Doge assume son rang en se mettant debout sur une boîte noire ; une lecture de nouvelles se fait par un langage de signes élaboré, le passage de main en main des documents se fait à travers l'espace vide. Ne restent que les acteurs, leurs costumes, et leurs paroles.
Cette mise en scène rappelle certains éléments d'art moderne ou de danse interprétative, notamment le minimalisme des décors. Les costumes, de leur part, sont extravagants et représentatifs plutôt que reconnaissables : le Doge porte un léger ensemble brodé élégamment, Othello a l'apparence d'un guerrier de l'antiquité avec une sorte de cuirasse munie d'une longue jupe noire ; Desdémone porte une robe et des collants fleuris. Tous sauf lago sont, de plus, pieds nus. Finalement, le seul accompagnement sonore provient d'un guitariste prodige, qui accentue les moments forts par une cascade de notes, et qui fournit les appels divers de la pièce : par exemple, la « trompette » annonçant Othello se traduit par un coup bref et sec sur les cordes.
Ces dispositions sont, au départ, assez difficiles à accepter pour un spectateur s'attendant à une pièce « classique ». Mais après l'étonnement initial, c'est le jeu qui attire le plus d'attention : le texte ressort et s'agrippe à l'audience et l'intimité de la salle fait du spectateur plus qu'un observateur, mais un témoin.
Le jeu de la lumière est de plus très intéressante. Elle est utilisée à bon escient pour donner le ton des scènes, et amplifie plus qu'un décor l'action et l'atmosphère dominante. Ceci dit, c'est le noir qui prédomine : Othello est un More, et est habillé de noir, de même que Iago ; le sol est noir, les personnages sont entourés de noir ; seuls ces personnages ressortent vraiment, lorsque la lumière les frappe et les vivifie, mais leur vraie noirceur provient d'eux-mêmes. C'est une pièce qui débute dans l'obscurité d'une nuit vénitienne et qui finit dans la nuit de la chambre de
Desdémone : Othello parle « d'éteindre cette lumière », deux fois, et la lumière sur Desdémone, et la lumière de Desdémone - son esprit, la vie qui anime la tragédie en l'absence de tout autre véritable repère.
Il y a seulement un élément réel qui est employé : il s'agit du mouchoir, preuve pour Othello de la vérité menant à sa jalousie. Mais comme tout autre repère dans cette pièce, cet élément aussi est rendu abstrait, symbolique, de la même façon que les costumes : le mouchoir brodé de fraises devient alors un carré de tissu avec une seule grosse représentation enfantine d'une fraise. C'est le mouchoir qui termine le spectacle : Cassio, fixant lago, blessé, dans les yeux, la laisse tomber d'une main, et avec sa chute, le noir, et le silence complet. « Rideau ».

La vision de Kondzot

Comment donc a été réalisé tout ce parti pris, que l'on pourrait qualifier d'audacieux, considérant les idées entourant l'image d'une production de Shakespeare de grand calibre ?
Il faut considérer, tout d'abord, le concept de Gaétan Kondzot qui est de « moderniser » la pièce de Shakespeare, non en modifiant la pièce, mais ironiquement en se rapprochant plus des idées originelles de Shakespeare. D'après lui, le rythme d''Othello, hormis à certains endroits (les deux premières scènes exposant les plans d'Iago, par exemple, ont été considérés par Kondzot comme étant d'un rythme démodé), continue à être intéressant pour le spectateur de 2003, et c'est pour amplifier cela qu'il a choisi de faire entrer les personnages de tous les coins, pour garder la nervosité de l'action.
Encore inspiré de Shakespeare est l'absence totale de représentation concrète de décor : comme au fameux Théâtre du Globe, il y a seulement le texte pour donner les impressions les plus vives aux spectateurs. Le texte, d'ailleurs, est-ce que Kondzot privilégie surtout : son argument, Shakespeare a écrit ses pièces pour les acteurs, pour être jouées, et c'est son choix de se baser le plus possible sur le texte lui-même, plutôt que sur des repères concrets : dans l'écriture de Shakespeare, il y a une «dynamique» dans l'action, qui «change en permanence» : et cela ne peut être exprimé par un espace réaliste.
L'extérieur n'existe donc seulement que par son évocation, et dans une majeure partie, ce sont les personnages qui apportent l'extérieur avec eux. Quant au petit cercle sur lequel se déroule l'action, Kondzot explique que, le territoire de la pièce se réduisant au fur et à mesure jusqu'à une chambre, il était inutile et inintéressant de jouer sur un plus grand espace, hormis les traditions shakespeariennes.
Kondzot a eu cette vision du cercle en s'inspirant, notamment, des procédés utilisés au cirque, le «big Show», en sorte. C'est d'ailleurs rappelé quand Cassio, ivre, danse à la lumière d'un spot en chantant vigoureusement, «ich bin ein schôner Gigolo... ».
Dans ce « ring », il s'agit selon lui d'un « combat Idéologique » n'ayant « que des vaincus' » : l'affrontement est verbal, et ce sont les mots qui poussent Othello au meurtre. lago serait alors le maître de cette arène : ce sont ses paroles qui contaminent ceux qu'il veut défaire, ses paroles qui sauvent Roderigo du suicide ; par terre, l'on observe une fine toile d'araignée : c'est son filet, tissé autour de toute l'action, et qui emmêle tous ceux qui s'y trouvent. C'est peut-être pour marcher sur cette toile qu'il est le seul à porter des chaussures.
Mais le personnage de Iago porte plus d'importance pour Kondzot qu'un simple antagoniste méchant ; parmi les costumes «narcissiques'» des autres personnages, lago est le seul ayant des vêtements raisonnables, réalistes ; face à «l'orgueil» des amants, il n'a, après tout, qu'une réaction «raisonnable» et «compréhensible» pour nous, selon Kondzot : dans cette mise en scène, lui et Émilia sont les plus «humains», face au couple surnaturel, plus grand que la réalité, d'Othello et Desdémone. lago est décrit par Kondzot comme étant «notre double contemporain» ; il s'oppose, bien que par la destruction, à un monde utopique apporté par le More.
Si le spectateur se tourne du côté de Iago, alors il ressentira une certaine forme de catharsis, explique Kondzot, qui montre que lago est le seul personnage à parler au public. Il inspirerait une réflexion sur l'évolution des valeurs et des notions ; ce serait «la liberté absolue du mal au-delà du jugement».
Par conséquent, cette représentation d'Othello est l'une des plus rares à explorer la dimension ambiguë de la pièce, en appelant le spectateur à considérer les défauts de tous les personnages. Ce n'est plus noir et blanc avec Kondzot, mais plutôt une réflexion sur la nature grisâtre de nous-mêmes.










Source Texte : Théâtre de la bastille (Lycée François 1er)

Genre : atelier
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : William SHAKESPEARE (auteur), Gaëtan KONDZOT (Metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Bastille - http://www.theatre-bastille.com

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