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La tragédie d'Othello
Gaëtan Kondzot s'est brillamment montré à la hauteur en mettant en scène Othello, l'une des plus complexes et des plus tragiques pièces de Shakespeare au cours de laquelle Edouard Montoute, Zakariya Gouram, Christel Willemez, Laurence Haziza, Stéphane Kalb et bien d'autres se donnent la réplique. Après avoir apprécié le spectacle au théâtre de la Bastille, nous avons eu l'opportunité de rencontrer Gaëtan Kondzot, Emilia, alias Laurence Haziza, Ludovico, alias Benoît Bellal, ainsi que l'attachée de presse Géraldine Clouard qui ont très volontiers accepté de sacrifier un peu de leur temps libre pour répondre à quelques questions sur la pièce, nous exposer leur point de vue et nous expliquer les différents partis pris de cette mise en scène tout à fait originale.
Il a en effet fallu mettre en évidence la force des mots très caractéristique de cette pièce, accepter l'ambiguïté de certains personnages, exhiber le ravage des passions et enfin tenir compte de la tournure tragique que prend cette pièce. Un ensemble de contraintes auxquelles il faut faire face, un challenge pour les acteurs, un délice pour les spectateurs.
« Ce ne sont pas des mots qui m'agitent comme cela?»
C'est dans un espace nu que se jouera la tragédie d'Othello : la scène sera, en effet, dépouillée, dégarnie, épurée de tout accessoire, de tout décor frivole, futile et superficiel, susceptible d'accaparer et de détourner l'attention du spectateur, au détriment des mots, armes toutes puissantes et même inéluctables et fatales, aux conséquences funestes pour les protagonistes de ce drame. Un mouchoir sera le seul objet fondamental présent car son rôle sera capital. Pas de lettres, pas de messages, mais c'est pourtant sans difficultés que l'on intègre les codes.
Les acteurs joueront ainsi pieds nus pour pouvoir pénétrer cette langue en partant de la plante des pieds et traversant le corps entier. Le jeu en sera plus sensuel, plus charnel et plus voluptueux. De plus, Othello nous apporte ainsi sa culture africaine nous permettant de fusionner avec le personnage. Desdémone nous plonge également dans sa culture en nous faisant partager sa langue maternelle, l'anglais, qui nous transporte ailleurs. C'est sa force, son unique défense lorsque sa séparation avec Othello devient plus imminente. On comprend alors la puissance de son émotion.
La parole agit donc sur nous comme un narcotique et sur les personnages comme un véritable poison qui va inévitablement les consumer les uns après les autres...
«Les hommes devraient être ce qu'ils paraissent »
lago, archétype du mal, qualifié par Gaëtan Kondzot de démiurge, de Janus, de serpent, tente tout au long de la pièce, de désaccorder l'harmonie régnant autour de lui qu'il nie en permanence. Mais on pourrait se demander s'il ne se nie pas lui-même ? Une de ses très célèbres répliques «Je ne suis pas ce que je suis» tend à faire penser que la réponse est affirmative. Il y a chez lui de la jalousie ontologique. Il ne s'aime pas : il se hait ! Il est dans la mise en scène habillé d'une espèce de combinaison en cuir noire qui lui sert de deuxième peau, une peau de serpent et d'un bonnet. C'est aussi le seul à porter des chaussures car c'est celui qui se cache le plus mais aussi car Zakariya Gouram a senti la nécessité d'être différent Pour Benoît Bellal, l'explication est plus pragmatique : «'L'acteur fait beaucoup d'aller-retour, c'est donc plus pratique de porter des chaussures!» Toujours est-il que lago reste un personnage très problématique et très polémique. C'est aussi le plus proche de nous, c'est d'ailleurs à nous que Zakariya
Gouram s'adresse dans ses monologues, c'est nous qu'il regarde, qu'il vise et qu'il souhaite atteindre. En tout cas, l'acteur a réussi à séduire et à charmer plus d'un spectateur, on se prendrait presque à son jeu et on comprend mieux comment Othello, Roderigo, Cassio et les autres ont été convaincu par sa prestation et ont été dupés puisque nous aussi l'avons été ! On ressort du théâtre en se disant qu'il n'avait pas l'air assez méchant N'est ce pas le but recherché ? Othello le trouvait-il méchant ? Non, sinon il ne se serait pas laissé manipulé par lui !
A l'opposé de ce «demi démon », Desdémone est porteuse d'un pôle de pureté, elle est vertueuse et fidèle c'est pourquoi on pourrait s'attendre à voir une Christel Willemez blonde mais cela aurait trop fait cliché. Là encore, Benoît Bellal nous donne une explication bien rationnelle sur ce choix, il s'agirait seulement d'un caprice de metteur en scène ! Elle était habillée d'une robe blanche à fleur assez contestée en raison de sa transparence. Desdémone reste cependant mystérieuse car dès le début de la pièce, elle commet un acte de rébellion, de transgression par rapport à son père en choisissant Othello sans lui en avoir parlé. Elle est pourtant sous sa protection puisque c'est lui qui a emmené le Maure chez lui. On ne peut donc pas porter d'accusation contre elle mais peut-être, n'est-elle pas si angélique que ça. Mais elle est aimante mais déclare son amour pendant des scènes violentes notamment celle du viol. Est-ce le seul moment qu'elle à trouvé ou est-ce là encore une défense ? Bien qu'innocente, Desdémone est néanmoins énigmatique.
Emilia l'est plus encore. Laurence Haziza explique qu'elle a un double rôle : elle est femme de lago et suivante de Desdémone, elle est donc partagée entre son amour pour les deux. Elle est à la fois coupable d'avoir contribué à l'œuvre de lago et victime de son mari. Est-elle aliénée à lui ? Elle est animée de conflits internes mais son éveil à la conscience arrive trop tard : C'est un vrai personnage de tragédie grecque.
« Quelque passion sanglante agite tout votre être»
Othello, vêtu d'un habit de guerrier, d'une jupe pour restituer son identité culturelle, va, au cours de la pièce, plonger au cœur de son âme, l'explorer et prendre conscience de ses faiblesses, de l'orgueil démesuré dont il souffre et qui va le pousser au crime. On assiste en effet à la naissance et au développement de sa passion : jalousie. Elle est nourrie par ses soupçons et son manque de confiance en sa femme. Elle va malheureusement aboutir à un acte dramatique que lui seul aurait pu éviter. Selon Gaëtan Kondzot, «c'est en chutant qu'Othello devient intéressant, qu'il recouvre son humanité.»
Cette dépravation d'un des personnage central va se traduire dans le jeu des acteurs par des gestes de moins en moins fréquents, notamment dans l'acte III où la rapidité de l'action nécessite un complet dépouillement.
L'espace rond rappelant une piste de cirque, un manège, est de plus en plus souillé : les lampions tout d'abord au sol, créent une ambiance paradisiaque au départ mais qui se pervertit au fur et à mesure du déroulement de l'action. Il se rétrécit en permanence laissant place à une véritable fosse aux lions où tout le monde se retrouve piégé.
« Tuez-moi demain !, laissez moi vivre cette nuit ! »
Au sol de la scène, des morceaux de ruban adhésifs représentent une toile d'araignée décrivant ainsi l'aspect piège de la pièce. Les personnages sont comme capturés par les mots, puis emprisonnés dans ce labyrinthe empoisonné, sans issue où tout est joué d'avance pour eux. Cette pièce est une véritable machine infernale qui se met en place, avec des connotations de destin et de fatalité.
Le monde fantastique dans lequel les personnages vivent est traduit par une atmosphère pesante produite par la lumière de moins en moins forte ce qui accentue le côté crescendo de la pièce. Cette ambiance convoque un imaginaire nous faisant réaliser la puissance et le mystère de l'écriture et du jeu, notamment lorsque Desdémone se roule au sol.
Le mouchoir, devenu personnage principal à l'acte III renforce le côté tragique puisque c'est un objet de dévastation qui devient pour Othello «un talisman». La pièce devient presque policière ; ce mouchoir était sensé tomber au centre d'un cercle de lumière ce qui ne fut pas une grande réussite! « Des vétilles légères comme le vent peuvent provoquer une catastrophe.»
La démesure d'Othello est encore une preuve de cette tragédie : c'est l'hybris. Edouard Montoute, réalise d'ailleurs une superbe crise d'épilepsie peut-être un peu trop exagérée.
La guitare accompagnant le texte, nous donne une vision de la Méditerranée. Cette musique doit traduire l'émotion des personnages. Sa douceur et sa beauté contrebalancent la noirceur du propos. Elle contribue ainsi à l'ironie tragique présente tout au long de la pièce, lorsqu'Othello montre une énorme confiance en celui qui va l'amener à se tuer. Le rire de lago à la fin clôt ce thème prédominant, il voit son œuvre et est dépassé. Il y a une force beaucoup plus forte que lui, il n'avait pas prévu la réaction d'Othello et, est ainsi victime de sa propre machinerie. Il se moque peut-être même de lui-même, ironise sur son cas. Lago pointe la faiblesse sur nos passions.
Tout comme les tragédies grecques, Othello fait descendre dans les abîmes de l'homme, on peut donc presque dire qu'elle a un rôle cathartique. De plus, le public se sent proche des acteurs car ils jouent à côté de nous. Ainsi, le public et les acteurs se confondent Les acteurs expliquent que c'est une vraie jouissance pour eux.
Malheureusement, l'humour qui réside dans cette mise en scène est peut-être l'un de ses seuls défauts. En effet, on rit lorsque Cassio est ivre et qu'il chante en allemand avec lago. Gaëtan Kondzot tourne plusieurs autres scènes ainsi à la dérision. Ce n'est peut-être pas gênant en apparence mais cette pièce n'est pas faite pour être drôle, le drame qui se met en place est loin d'être risible. Enfin, il ne s'agit que d'un détail et le reste de la mise en scène étant excellent, on peut aisément passer outre cette vétille et pardonner ce parti pris par le metteur en scène.
« Racontez cela »
Pour Gaëtan Kondzot, «le théâtre est un art du présent » et son idée se confirme à travers Othello. Chacun peut se reconnaître dans les personnages qui débordent sur notre époque. Ils sont en effet modernes et les sujets abordés terriblement contemporains. On ressort différent du théâtre, la tête bouillonnant d'idées et de questionnements sur l'Être Humain. Le metteur en scène laisse une porte ouverte en nous invitant à une profonde réflexion et introspection de nos sentiments. Ne portons
nous pas tous un peu en nous d'Othello, de lago ou d'Emilia ?...
Gaëlle Amus
Source Texte : Théâtre de la Bastille (Lycée françois 1er)
Genre : atelier
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : William SHAKESPEARE (auteur), Gaëtan KONDZOT (Metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Bastille - http://www.theatre-bastille.com
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