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Le Théâtre : maison de tolérance

Déshabillages.


Source : Théâtre de la Bastille (http://www.theatre-bastille.com)

Apparence :

Jean-Michel Rabeux Metteur en scène

Texte : Contre l'ordre qui règne par la violence et la guerre, Jean-Michel Rabeux confie à Eros la tâche de recomposer le monde. Dans Déshabillages (Comédie mortelle), Cabaret grotesque et macabre, l'érotisme agit comme une forme de résistance.


A l'écart des voies royales et des sentiers battus, le théâtre de Jean-Michel Rabeux initie à un amour radical. D'esprit franc, l'auteur-metteur en scène maintient son cap utopique. A peine s'est-il aperçu du succès de son Homosexuel ou la difficulté de s'exprimer de Copi en 2001. Chaque texte monté est un petit caillou retrouvé. « J'ai pris conscience il y a cinq ans que je faisais les mêmes choses. J'ai inventé dans trois quatre spectacles que les personnages étaient en robe rouge. Un jour Claude [Degliame] m'a dit que le premier spectacle en 1976 à l'Essaïon, Iphigénie, j'avais mis des robes rouges à tous. » Déshabillages est un eurêka. C'est une mise à nu intégrale de l'humain. Dès l'enfance, confronté à des expériences limites, celles de mutilés, d'incurables ou d'un pensionnat mariste et des contradictions des ecclésiastiques, Jean-Michel Rabeux voulut aller voir derrière les apparats. La philosophie l'intéressa mais lui parut incomplète. La question du corps était première. Donc de l'éros.
Chez lui, l'éros formule les énigmes de la beauté et du coup de foudre. Dans Arlequin poli par l'amour, créé en 2000, une fée jalouse l'amour entre Arlequin et Sylvia. La fée peut les ensorceler mais point les troubler comme l'un et l'autre se troublent. L'amour est involontaire. Mais l'Énigme, c'est le théâtre. Jean-Michel Rabeux jongle avec ses genres abâtardis - le tour de chant, la comédie, le vaudeville, la fête foraine, la satire, le monologue... Ses mises en scène évoquent le cabaret expressionniste. Kantor fut son premier choc. Puis Pina Baush, Claude Régy. La disparité des genres le ramène à la question de l'identité théâtrale. Question qui le relie à la cité. Artiste associé à la Rose-des-Vents depuis dix ans, il s'est prêté à quarante rencontres pour cette création. Dans la banlieue de Lille, Déshabillages fit salle comble. Donc, spéculer sur le théâtre ouvre au monde. Et cela, avec les moyens de la pensée artistique. Jean-Michel Rabeux pense avec Genet, Quignard, Cendrars, Bataille, Raymond Roussel ou Alexandre Dumas, amalgame une chronique des rois de France, un rapport médicolégal sur la décomposition du cadavre, ou vénère le travesti sans s'éloigner du cœur du sujet : les désirs de théâtre. De là, il touche le spectateur, qui, de venir, révèle une curiosité. Déshabillages est écrit pour ses interprètes, l'écriture reprise pendant les répétitions. Pas d'histoire mais une succession de scènes articulées sur la structure symbolique de la tragédie et un climat de foutoir merveilleux. Déshabillages rappelle Le Balcon, sa construction et sa thématique de l'être et de la représentation, du mélange des fonctions érotique et théâtrale, mais sans la fiction de madame Irma. « Le théâtre est une maison de tolérance » aime-t-il dire. Le spectateur invité chez madame Irma. Quatre ladies entrent en une ronde d'un grotesque macabre. Le spectateur est interpellé, menacé. Le dérisoire fait ressortir l'impossibilité d'une relation personnelle. Seule une relation spirituelle, « par l'esprit », est jouable. « Le cabaret ne fait que semblant de s'adresser aux spectateurs » précise le metteur en scène. Le cabaret, son outrance, rendent conscient d'être dans un lieu de représentation. Cela retient le spectateur au bord de la crédulité. « Ce qui me fascine, continue-t-il, c'est le point où surgit le théâtre. Ce point a la mémoire de l'origine rituelle. » II rappelle le rite du bouc émissaire, que les Grecs anciens immolaient. Le bouc émettait un cri, le trâgon... Pas d'histoire mais, en fil d'Ariane, un mâle désiré, guillotiné, mangé, puis ressuscité en roi, métamorphosé en drag queen rousse. « Le théâtre est un chamanisme qui va chercher les interdits, le malheur. » Son lieu est neutre selon le sens intense que Roland Barthes donne à ce terme. A la pointe des conflits, il aimante les signes dans leur pluralité contradictoire. « Des choses s'y disent dont dehors on n'a pas le droit de parler, sur l'éros et le thanatos, sur l'amour, poursuit-il, j'ai l'espoir que plus je vais chercher en moi ces choses, plus cela rencontre la singularité du spectateur, et plus il osera les méditer. Que le singulier de chacun ne soit pas bafoué, coupable, anéanti. Des choses secrètes, archaïques, nous lient. Pourquoi un corps fascine. Qu'est-ce que l'éros. Mais c'est. C'est violemment, contradictoirement, et d'une certaine manière, illégalement. » Là où il y a des amoureux, souvent il y a une histoire avec la loi. Pour lui, « Éros, Dionysos vont à l'encontre de Mars, sèment le désordre, mélangent les sexes. La transexualité n'est qu'une métaphore des désordres. Chacun a dans la tête des choses transsexuelles. Dionysos va à l'encontre des lois, des "logiques de guerre". »
Jean-Michel Rabeux pense avec les corps contre l'ordre. Le prétendu ordre génère par sa violence des désordres. Il tranche les liens à l'origine, aux autres, il colonise, déporte, enferme, marginalise, administre, pour protéger une minorité mortifiée. L'érotisme, c'est une force de résistance. Sur scène, les nudités défient la mort, prouvent que l'être peut gagner le combat contre ses représentations, qu'il est réel. Claude Degliame, Kate France et Franco Séneca, que Jean-Michel Rabeux a souvent dirigés, et Véronique Poupelin, Mélanie Menu et Sophie Buis, rencontrées sur un stage à Orléans, affirment leur générosité rebelle. « Elles ont proposé des gestes, des plastiques. Quand elles trouvaient une émotion, que le texte leur appartenait, alors je les poussais. Jusqu'à la transe. ». J.M.R. n'impose pas. «Mélanie tenait à être nue quand elle tient l'épée. Ça l'aide dans sa rage, contre les rois. » Monstres sacrés, tous les cinq sont d'une pureté d'avant la Chute, là où amour et désir font un. Sans cesse dans le coup de foudre. Des lumières sur les visages, des costumes à la Sacher-Masoch, font allusion aux atmosphères noctambules.
Dans les alibis de venir au théâtre : se cultiver, réfléchir, se distraire, le dernier dit une vérité. Venir au théâtre suppose l'attente d'un plaisir, et le plaisir espère jouir. Au théâtre, la jouissance présente trois symptômes : l'instant d'éternité, le frisson voluptueux, la joie. L'auteur ne fait pas de discours mais trouble avec une Queen de péplum, un Querelle, un roi d'or, une goudou, un archange de l'Apocalypse, une bonne soeur en lévitation... Avec trois illusions théâtrales : la décapitation, la pendaison de Lady Travesti et la main coupée de Lady Commandement. « C'est énigmatique pour moi aussi. J'étais désespéré, je me disais "encore du sang. Mais c'est la plume qui commande. Et cette main coupée, je ne comprends pas. » Repérer une réminiscence de Cendrars ne signifie rien sauf un symbole de l'impensable, qui excède les limites de la pensée humaine mais qui existe. Cette main tombée du ciel bleu comme un présage, est un angle mort pour la pensée. Elle continue de tomber, passe dans le décor comme un objet « exclu » par une vieille guerre. Selon Empédocle, la création de l'humanité s'est faite par combinaison de membres isolés qui se sont assemblés peu à peu. Le désir sans cesse recompose le chaos. C'est le sens de l'engagement de Jean-Michel Rabeux. Maintenir la scène sous tension comme un champ de désir. Faire du théâtre la cité franche de ces êtres, enfants d'Éros, personnages ou comédiens, encore plongés dans les origines, bestiales, hermaphrodites, et autres arlequins ou démons dont les travestis descendent, et que l'Histoire obsédée d'ordre, séparant l'homme de ce qui ne serait pas lui, décime. A couvert du théâtre, ces créatures se souviennent de nos commencements.

Mari-Mai Corbel





Source Externe : Mouvement mars 2003


Inséré le : 12/03/2003 00:00