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Jean-Michel Rabeux : Gloire au mauvais goût !
"L'Homosexuel ou la difficulté de s'exprimer" de Copi.
Le metteur en scène monte « l'Homosexuel ou la difficulté de s'exprimer » de Copi. En forme d'attentat contre l'ordre moral.
Aden : C'est la première fois que vous montez une pièce de Copi. Pourquoi aujourd'hui ?
Jean-Michel Rabeux : Je me suis toujours intéressé à Copi. Quand je suis venu au théâtre, ceux qui ont le plus compté pour moi en dehors de Claude Régy, ce sont les Argentins. J'ai assisté dans les années 1970 à la création de « L'Homosexuel ou la difficulté de s'exprimer », avec Copi lui-même dans le rôle de Garbo. J'étais très attiré aussi par le travail de Jorge Lavelli et d'Alfredo Arias. Cette chose tellement française, le bon goût, Lavelli donnait un grand coup de pied dedans. Ce mauvais goût baroque que les Français nomment vulgarité – quelque chose comme une bouche avec des confettis dedans - me réjouissait énormément. Un jour, Copi a été étiqueté d'avant-garde et c'est devenu vite ringard. Mais aujourd'hui, ou l'on subit une chape réactionnaire puritaine, je suis certain que les plateaux de théâtre vont redevenir de mauvais goût. Récemment, j'ai relu « L'homosexuel ». J'ai réalisé que tous les comédiens dont j'avais besoin pour monter la pièce étaient disponibles. Alors, j'ai dit : bingo.
Aden : D'apparence facile, le théâtre de Copi n'est pas évident à mettre en scène. Comment vous y êtes-vous pris ?
Jean-Michel Rabeux : Comme beaucoup de textes de Copi, « L'homosexuel » est une pièce écrite hâtivement, mais il y a des choses vraiment belles. C'est un mélange permanent du grotesque le plus énorme et de l'effroi le plus glacial. Pour trouver comment jouer ça, on s'arrache les cheveux. Son théâtre est un numéro d'équilibriste, c'est ce qui le rend dangereux à interpréter. On est tout le temps dans le paradoxe, très loin de l'esprit français. En même temps, comme beaucoup de Sud-Américains, Copi avait une fascination pour la culture européenne. Il était épaté par le brillant de la vie parisienne, il avait ce côté mondain. La pièce se passe dans une Sibérie imaginaire. Les personnages s'appellent Madre, Garbo, Irina... C'est drôle et aussi terriblement cruel...Il y a une obscénité omniprésente et une cruauté permanente. Les corps sont grimaçants, les mœurs terribles, il y a du sang, des accouchements impossibles, mais derrière tout cela, on trouve l'amour. J'ai l'impression qu'en général ce que les femmes appellent l'amour, c'est une vie bourgeoise bien protégée. Tandis que pour les hommes, l'érotisme consiste simplement à se vider les couilles. Or, les rapports entre les monstres, clowns, animaux, chimères que sont les personnages de Copi ne relèvent ni de l'une ni de l'autre tendance. L'amour, c'est fait pour se brûler et mourir jeune.
Aden : Il y a aussi une dimension parodique, dans ce théâtre ?
Jean-Michel Rabeux : On joue avec la convention tchékhovienne (puisque nous sommes en Sibérie), mais aussi avec le théâtre de boulevard. Copi n'écrit pas n'importe quoi : il y a des situations à jouer. Ceux qui jouent ces situations ne sont pas des personnages, ce sont des acteurs ringards de la fin du XIXe siècle, des chanteurs d'opéra, des loups, des chiens...
Aden : Ce sont des monstres, d'une certaine manière ?
Jean-Michel Rabeux : L'idée de l'éros comme contre-pouvoir est une chose tellement paradoxale ! Ce que j'aime par-dessus tout, c'est l'explosion de l'ordre par les excès de l'éros. Quelle que soit la forme de ces excès. J'aime les monstres, les marginaux ; pour moi, ce qui est monstrueux, c'est l'ordre qui les voit comme ça. Je ne suis pas heureux du rapport que les gens entretiennent aujourd'hui les uns avec les autres. Il me semble normal d'être marginal. Dans ma jeunesse, j'ai connu Aragon. Et je me souviens qu'il disait d'un ton méprisant, en parlant de Malraux : « C'est quelqu'un qui est du côté de la majorité. » Si on monte Copi, ce n'est pas pour la gloire, encore moins pour l'argent. On va encore nous dire que c'est vulgaire. Car la nécessité d'un ordre social et d'un ordre moral ne saurait être remise en question. Pourtant, cet ordre ne doit pas être considéré comme une valeur. Ces règles que l'on veut faire entrer dans nos crânes, nos lits, nos sueurs, nos sexes sont une forme de totalitarisme subtil que je ne peux pas accepter.
Propos recueillis par Hugues Le Tanneur.
Source Texte : Aden 26 septembre au 2 octobre 2002
Genre : revue de presse
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : COPI (auteur), Jean-Michel RABEUX (Metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Bastille - http://www.theatre-bastille.com
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