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Bernardo Montet : "la transe permet tout"
O'More
Source : Théâtre de la Bastille (
http://www.theatre-bastille.com)
Apparence :
Bernardo Montet / Association Mawguerite chorégraphe
Texte : Inspiré d'
Othello de Shakespeare et d'un rituel gnawa,
O. More de Bernardo Montet dévoile la transe africaine sur la scène du théâtre de la Bastille, pour offrir aux corps une liberté sans limite.
aden : Comment s'est créé
O. More ?
Bernardo Montet : A partir d'
Othello, la pièce de Shakespeare, et de la question de savoir comment un homme devenu étranger à lui-même peut sombrer dans une folie meurtrière. J'ai associé cela à un rituel gnawa, la
lila - la "nuit" -, parce que le temps fort de la pièce de Shakespeare est la nuit. La
lila se déroule en une nuit, pendant laquelle on convoque les esprits, qui sont sept, matérialisés par sept couleurs. J'ai travaillé sur le rouge pour le sang, le crime et la passion, et le noir, pour l'esprit de la forêt qui nous habite mais qu'on ne peut détecter tant il est profondément caché en nous.
Que signifie le titre de la pièce ?O. More est un jeu de mots sur "au point mort", mais évoque aussi le Maure de la pièce de Shakespeare...
O. More est écrit pour six interprètes uniquement masculins ; on est loin de Shakespeare !Je sentais que, si je mettais une Desdémone, on allait s'accrocher à la narration, avec le risque de restreindre la pièce à une confrontation homme-femme. Par ailleurs, chez Shakespeare, il y a un seul Noir ; dans
O. More, j'ai inversé la donne, avec cinq danseurs noirs. Ne faire danser que des hommes montre aussi qu'on est dans une identité sexuelle complexe ; dans
O. More, il arrive que les hommes se travestissent, ce qui nous ramène au rituel gnawa ; le corps peut être soit homme, soit femme, soit les deux. Dans la transe, le corps s'échappe de son enveloppe et de son rôle social. La transe permet tout - dans certains cas, les hommes en transe vont jusqu'à se moquer du rituel qu'ils sont en train d'exécuter.
Cet aspect rituel est encore renforcé par la musique des gnawas...La participation des gnawas est très importante dans
O. More ; le rituel gnawa tente de nous faire sortir de nous-mêmes par la transe, et c'est aussi ce qui arrive à Othello au moment de son crime. Pour les gnawas, le désordre est fondateur de la vie ; et seule la transe permet d'atteindre ce chaos. Les gnawas n'ont pas de discours intellectuel ; pour eux, l'important, c'est la pratique. En fait, les gnawas pratiquent une tradition africaine islamisée ; le vaudou a traversé le désert ; certains rituels sont même chantés en bambara, une langue que les gnawas ne comprennent pas. Je suis attaché à l'Afrique, intéressé par elle, attiré par sa force.
Vous qui avez travaillé le butô japonais, semblez plus que jamais fasciné par la tradition ?La tradition pose des questions sur notre monde - mieux, me semble-t-il, que l'art contemporain n'a su le faire. Quand je suis allé au Japon, c'était pour rencontrer Kazuo Ohno, et j'ai trouvé les danseurs de butô très... africains, très musclés, en grand rapport à la terre...
Vous avez déclaré : "Chaque pièce est ma dernière, après je ne sais plus rien." La formule est belle, mais curieuse pour un créateur...Je ne suis pas dans la projection, je me sens bien dans cette pièce. Il faut dire que je ressens un état de paix intérieure et je pense que c'est grâce aux gnawas que je suis apaisé. Sur scène, on sort d'
O. More complètement épuisé. Pour nous, c'est comme un puits que l'on construit pendant une heure et demie et dans lequel, à la fin, l'on tombe.
O. More n'est donc pas un spectacle purement "consommable", même quand on est spectateur. Y assister devrait permettre de révéler quelque chose de soi.
Propos recueillis par Philip de la Croix
Source Externe : Aden 12 au 18 février 2003.
Inséré le : 13/02/2003 00:00