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Sur une terre minée

Tracteur


Source : Théâtre de la Bastille (http://www.theatre-bastille.com)

Apparence :

Irène Bonnaud Metteur en scène
Heiner Müller auteur

Texte : Poème politico-poétique, Tracteur de Heiner Müller évoque l'éternel «homme nouveau» qui se sacrifie au nom du progrès humain, roulant sa pierre comme l'antique Sisyphe.

Le monde est un champ de ruines. Le dernier acte de la guerre, pour les soldats allemands, a été d'enfouir, sur les cadavres d'hier, les mines qui feront sauter les paysans de demain. Or voici que le temps est venu de creuser un nouveau sillon. Le risque est énorme, que le machiniste refuse d'abord d'affronter sur son tracteur. «Pour moi, lance-t-il au paysan impatient de retravailler la terre, ton lopin ne vaut pas mon cadavre.» Et d'évoquer le sort d'un de ses camarades et sa «montée au ciel, le tracteur avec».
Mais on sait ce que sont les hommes, et surtout quand une nouvelle société réclame ses héros. Ainsi, par solidarité, après qu'un pavsan a fait le premier pas, un machiniste se lance-t-il à son tour, qui ne perdra pour sa part qu'une jambe, avec cette vision en prime au moment de sauter: «Le bout de terrain est en verre / Les morts fixement / De leurs orbites vides me regardent d'en bas. / A travers les morts de la dernière guerre / Ils ont l'air intact, les morts des autres guerres / En longues rangées ils se pressent et ils passent / Lavés par les eaux souterraines».
Si le fait d'être devenu un héros lui fait d'abord une belle jambe, c'est le cas de le dire, le jeune machiniste cloué sur son lit d'hôpital, visité et dûment honoré par ses camarades, en vient bientôt à convenir qu'une jambe vaut mieux qu'aucune. En attendant il peut se consoler en se comparant à une espèce de Jésus dont on a bouffé la chair, en attendant
qu'une invention de l'Avenir radieux permette de déminer un champ sans risquer d'y laisser même une patte...

Rapprochement saisissant

Tenant à la fois du poème visionnaire et du récit épique, de la méditation sur la destinée humaine et de la réflexion sur la technique. Tracteur (1975) illustre magnifiquement l'art à la fois très engagé dans l'histoire contemporaine, et traversé de réminiscences classiques qui caractérise Heiner Müller (1929-1995). A cet égard, rien de «littéraire» au petit pied, ni de pédant, dans le rapprochement saisissant fait ici entre la re-création de l'homme d'après 1945 et le bricolage de la première créature imaginée par Empédocle à partir de bric et de broc biologico-mvthologique, vingt siècles et des poussières auparavant. De fait, ce théâtre politico-poétique est d'ici et de maintenant, qui parle immédiatement à l'homme de partout et de toujours.
Le nom de Heiner Müller est déjà connu des spectateurs du Théâtre de Vidy, depuis la réalisation de La mission, en 1989. dans une mise en scène de Matthias Langhoff. En l'occurrence, c'est sous chapiteau qu'Irène Bonnaud, déjà très familière de cet auteur. présentera Tracteur, avec François Chattot (aux côtés de Dan Artus, Sophie Picon, Nanténé Traoré et Volodia Serre) dont on peut rappeler les interprétations dans La mission et La route des chars du même Heiner Müller.

Jean-Louis Kuffer.




Source Externe : 24 Heures 10 janvier 2003


Inséré le : 12/02/2003 00:00