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Si proches, si lointain.

Tracteur


Source : Théâtre de la Bastille (http://www.theatre-bastille.com)

Apparence :

Irène Bonnaud Metteur en scène
Heiner Müller auteur

Texte : Loin de la frénésie de l'extrême contemporain, deux metteurs en scène n'ont pas craint l'œuvre du temps sur les pièces qu'ils ont choisi de créer : temps écoulé entre la conception et l'achèvement, temps écoulé depuis la mort de l'auteur. Jean-Pierre Vincent monte Les Prétendants de Jean-Luc Lagarce au Théâtre national de la Colline. Irène Bonnaud fait découvrir en français Tracteur de Heiner Müller au théâtre de la Bastille.


Sur le plateau de la Bastille, Irène Bonnaud, elle, montre des personnages en bleus de travail : c'est dire l'inactualité apparente de son propos, quand le mot et la chose ont disparu des représentations contemporaines. Jeune normalienne, elle a fait ses débuts au théâtre universitaire avec La Route des chars, puis a poursuivi avec Paysage sous surveillance. En juin 2002 elle a coordonné la Müller Factory, manifestation organisée aux Subsistances à Lyon, et a mis en scène des textes autobiographiques de Müller, sous le titre : That corps you planted last year in your garden. À trente ans, elle a la tranquille audace de consacrer son premier spectacle de statut professionnel à Tracteur. Cette pièce parmi les plus difficiles d'un auteur « pas commode », selon l'expression d'un connaisseur, Jean-François Peyret, n'avait jamais été représentée en France. Elle n'était publiée que depuis 2000 par Théâtrales, traduite par Jean-Pierre Morel, tandis que dans le même volume un autre texte de la « production » La Construction (Der Bau), était traduit par Irène Bonnaud elle-même (5).
Tracteur ne se situe ni sur un chantier, ni dans une usine, mais fait partie néanmoins de ces « histoires de production » longtemps considérées en France comme trop liées au contexte de la RDA ; s'ajoute à cette première difficulté de réception un dispositif complexe qui entrelace des fragments de natures et d'époques diverses, écrits de 1955 à 1961, présentés sous le terme de « montage » lors de la première publication en 1974 à Berlin-Ouest. Le texte est aussi suivant la formulation de Jean-Pierre Morel, une sorte de « "mémorial" provisoire d'oeuvres interdites », en l'occurrence L'Emigrante ou la vie à la campagne et Germania mort à Berlin, grâce à une scène de l'une et de l'autre passée comme en contrebande. Probablement les raisons, qui ont différé la création de la pièce en France, ne sont pas étrangères à son choix par Heiner Mùller pour sa première mise en scène à la tête du Berliner Ensemble en 1992.
« Je voulais déterrer des choses qui avaient été ensevelies sous la boue, l'Histoire et les mensonges. Déterrer les morts et les montrer au grand jour (...) la chair, elle, est peut-être pourrie, mais les rêves qu'ils avaient, les problèmes des idées, n'ont pas subi la même décomposition (6). » Ce commentaire de Heiner Müller éclaire une phrase énigmatique de la pièce répétée trois fois dans le spectacle : « La libération des morts se passe au ralenti. » Ceux qui avaient désobéi à l'ordre de miner, malgré la défaite proche, le champ de bataille avaient été pendus comme traîtres. Les tractoristes, qui ont après la guerre sauté sur ces mines et permis à nouveau des cultures, sont donnés en exemple à celui qui s'y refuse, puis s'y. résout et perd une Jambe. Lui, assassin d'un paysan russe du temps du nazisme, promu héros pour les besoins de la construction du socialisme, ne peut être dupe de l'usage des morts pour l'édification et l'oppression des vivants.
« La trahison des morts par les vivants la forme exemplaire de la contre-révolution, n'est pas l'oubli, (...) mais la commémoration, l'enfouissement du cadavre sous le monument, l'utilisation des morts par l'appareil d'État La RDA était pour Millier un cas d'école, la mythologie anti-fasciste y devenant instrument disciplinaire quand la défaite finissait par être représentée comme une victoire (7). » Irène Bonnaud commente bien cette « dictature des monuments aux morts sur les vivants et les morts » ; elle sait aussi la rendre présente dans son spectacle. Avec sa scénographe Claire Le Gal elle a suspendu au-dessus de l'aire de jeu occupée par les vivants -le tractoriste François Chattot et le chœur de quatre jeunes acteurs- des marionnettes au corps en sac poubelle noir et à la tête en papier journal. C'est une intellectuelle et elle a le sens du plateau : deux qualités indispensables pour interpréter le « montage » de Mûller. Avec une belle probité, à rebours d'un discours répandu mis en lumière par Jean-Pierre Morel dans son livre, L'Hydre et l'ascenseur, elle ne s'est pas dérobée à cette exigence. Elle n'a pas non plus cherché à donner avantageusement l'illusion d'une totale lisibilité.

Monique Leroux






Source Externe : La Quinzaine Littéraire 1 au 5 février 2003


Inséré le : 11/02/2003 00:00