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Les collages de Heiner Müller.

tracteur.


Source : Théâtre de la Bastille (http://www.theatre-bastille.com)

Apparence :

Irène Bonnaud Metteur en scène
Heiner Müller auteur

Texte : Paris. Les derniers jours de la seconde guerre mondiale. Devant l'avancée russe, des Allemands, en recul, placent des mines dans les champs. Les soldats bêchent. L'un d'eux refuse : "C'est un champ de pommes de terre. Il pourra être utile, la paix revenue." Il est aussitôt exécuté pour "haute trahison". C'est une ouverture, de quelques secondes. La pièce commence après.
Les Allemands réoccupent leurs terres. Des équipes spéciales ont charge de déminer les champs. Elles ne peuvent pas être partout. Des tracteurs s'y emploient. L'un d'eux saute. Le soldat Paul A. "fait un vol plané d'environ vingt mètres, sans lâcher le volant". Il va être amputé d'une jambe. La pièce de Müller, Tracteur, ce sont quelques dialogues de Paul A. avec des paysans, avec d'anciens tractoristes qui n'ont pas été blessés.
Müller insère entre les scènes des passages de poètes chinois anciens, des pages de lui qui ont été censurées (on sait qu'il était en RDA), des mots de Lénine ou du cinéaste Dziga Vertov. Par exemple Vertov : "Il faut que l'ouvrier du textile voie le constructeur de machine. Il faut que l'ouvrier de l'atelier de constructions mécaniques voie le mineur quand celui-ci travaille à l'abattage du combustible pour son usine. Il faut que le mineur voie le paysan qui cultive pour lui des céréales. Il faut que les travailleurs se voient les uns les autres pour former entre eux une unité étroite, indestructible."
Mais Paul A., amputé, sur son lit d'hôpital, ne peut entendre les propos des camarades qui viennent le voir. "Hier était hier, mais aujourd'hui est demain... Tout tourne, le globe lui-même, c'est toi le tracteur qui le tire de la merde." "Dis-moi où je peux trouver une nouvelle jambe", répond Paul A. La pièce reprend certains des thèmes de Heiner Müller, celui de "la majorité laborieuse qui dépense plus qu'elle ne gagne", " la tragédie du prolétariat". Son Tracteur, assez court, est fait d'un assemblage de textes. "Je ne crois pas qu'une histoire qui a une queue et une tête puisse venir à bout de la réalité", dit-il, et : "Le théâtre doit être un laboratoire de la fantaisie sociale."
La mise en scène d'Irène Bonnaud se passe de décoration : elle est une mise en place des temps et des silences de ce texte fort et net. Le grand François Chattot joue, avec sa chaude lumière habituelle, Paul A. Les autres acteurs sont excellents.
Il est peut-être intéressant de citer un passage d'un entretien de Heiner Müller qui date de juillet 1990 : "Il n'y aura plus de tragédie. Tout un chacun peut imaginer la suite de la pièce : les Américains nettoient l'Amérique du Sud, puis ils nettoient l'Afrique ; l'Union soviétique se décompose en ses parties constitutives, et le socialisme en Europe disparaît pour une génération ou deux, et après on tente de nettoyer les autres pièces d'Asie, et après viendra la guerre ; c'est un prolongement imaginable. Mais il n'y a rien de tragique là-dedans. C'est simplement triste."
Michel Cournot


Source Externe : Le monde 28 janvier 2003


Inséré le : 30/01/2003 00:00