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Rencontre avec Pierre Meunier du jeudi 7 novembre 2002.
Le Tas.
Source : Théâtre de la Bastille (
http://www.theatre-bastille.com)
Apparence :
Pierre Meunier Metteur en scène
Texte : Pierre Meunier : Comment peut-on faire ? Présenter les grands Messieurs qui font de la recherche dans le milieu granulaire ?
Un invité : On peut dire que l'on s'amuse, que nous sommes une bande d'amis, que nous prenons notre pied et que nous trouvons de jolis choses. En fait il suffit de regarder la fin du spectacle pour trouver de la beauté dans les éléments endormis. Pierre Meunier, comment vous est donc venue l'idée qui a donné naissance à votre travail ?
Pierre Meunier : Il y a plusieurs années que je travail sur le rapport de l'homme à la matière. J'ai d'abord étudié le phénomène de l'apesanteur en mettant en scène deux êtres qui luttaient pour le faire reculer. Puis j'ai abordé la beauté de la matière en mouvement en observant le ressort. Pour moi, le ressort, c'était la fluidité du lien entre le haut et le bas. Ce n'est pas une évidence de pouvoir visiter en un seul mouvement ces extrêmes.
Depuis quelque temps, je me suis arrêté sur les « Tas » : tas de boue, tas de bûches... Ce fut immédiatement une matière de rêverie. Ces arrêts sur ces matières en tas sont des moments de grand réconfort avec le monde. Ces empilements sont de l'ordre du : « sésame ouvre toi ». Tout à coup, tout un monde de richesses s'ouvre et un nouveau rapport au temps se met en place.
Un invité : Il y a des tas nobles : les dunes, les sabliers... Tu as choisi des tas pesants, lourds, sans séduction apparente.
Pierre Meunier : Il fallait que je sois arrêté par de la matière en amoncellement et que cet amoncellement n'aie rien pour séduire l'œil, n'aie aucun rapport entre guillemets au « Beau » convenu. Ce que je recherche c'est la surprise, l'appel à l'arrêt.
Un invité : Comment as-tu construit ton spectacle, comment le tas a t-il pris la scène ?
Pierre Meunier : Au départ le tas n'était pas fait, au départ il n'y avait rien.
Un invité : Pourquoi as-tu choisi de présenter le tas dans sa forme la plus primitive, la plus rude ? Tu aurais pu, par exemple, construire une pyramide régulière ?
Pierre Meunier : Surtout pas ! Il fallait quelque chose qui n'aie rien du tout pour retenir l'attention. En fait, c'est dans mon atelier en multipliant les expériences et en observant Jean-Louis faire rouler d'énormes cailloux dans des carrières que j'ai accumulé une quantité énorme de sensations.
Dans ce spectacle, les pierres choisies ont un poids certain et ces pierres ne pensent qu'à tomber. Toutes ces masses ne songeant qu'à la chute posent quelque chose d'immédiatement très menaçant. C'est l'observation de la lenteur infinie. Le tas, irrémédiablement, va vers l'étalement.
Un invité : Je comprends l'attrait des carrières, mais tes visites dans les labos de recherche sur les matériaux granulaires ?
Dans ces endroits, l'on cherche à percer l'énigme d'une manière où la poésie n'est pas l'approche essentielle.
Pierre Meunier : J'ai rencontré des gens passionnés par leur travail et aussi très surpris de ma démarche. Des gens qui, par exemple, tournent toute la journée de petits disques et tentent de provoquer l'avalanche en déplaçant l'axe. N'est-ce pas merveilleux ! D'emblée je me suis senti moins seul dans ma démarche, plus à l'aise et avec une envie folle de les interroger sur leurs découvertes, leurs modes d'investigations.
« La croissance lente de la hauteur qui coule ». Quand j'ai entendu cette formule : cela m'a fait rêver.
Un invité : Dans ton spectacle, tu ne tentes pas de copier ce que tu as vu dans les laboratoires.
Pierre Meunier : Surtout pas !
Une personne du public : Pourtant, votre propos est très sérieux ! tel que votre monologue décrivant les phénomènes d'accumulation.
Pierre Meunier : Le texte de cette polémique existe et immédiatement je l'ai trouvé savoureux. Je me suis permis de l'emprunter sans demander la permission à l'auteur.
Une personne du public : J'aimerais comprendre : « La croissance lente de la hauteur qui coule » ?
Un invité : La matière en accumulation se débrouille pour monter tout en gardant le même angle. En provoquant de petites avalanches elle se débrouille, d'une certaine manière, pour ne pas bouger. Un tas monte en conservant la même forme. Il provoque la catastrophe pour que le système perdure.
Un invité : Il y a même une vision optimiste de certains chercheurs qui énoncent la théorie suivante : la terre se débrouille pour provoquer des catastrophes afin de se conserver.
Un invité : En fait, pour un tas de sable, c'est le frottement interne des particules qui permet de conserver le même angle au tas. C'est cet angle que l'on définir comme l'angle de repos.
Pierre Meunier : il est à 30 degrés ?
Un invité : Pas toujours !
Un invité : On pense même que la physique ne sera pas achevée tant que l'on n'aura pas défini l'angle de repos.
Un invité : En fait tout est lié à une histoire de frottement et de rugosité des matériaux.
Un invité : C'est ce qu'illustre votre petit appareil à billes dans votre spectacle. Le parcours aléatoire de chaque petite bille donne chaque soir un tas quasi identique.
Un invité : On parle de grains puis on parle de tas. C'est une nouvelle unité qui se fait progressivement en oubliant la première unité.
Une personne du public : Dans le vocabulaire scientifique, vous utilisez le mot « Tas ».
Un invité : Nous nous définissons comme des physiciens du « Tas ».
Une personne du public : Les implications de votre activité sur le plan pratique ?
Un invité : Nous tentons, par exemple, de comprendre la dynamique des dunes en espérant « in fine » pouvoir diriger cette dynamique.
Un invité : Le monde du sable peut représenter une menace pour l'homme. Certaines villes d'Afrique sont menacées d'envahissement par les sables. Dans ce même constat de menace, un quart de la chine est menacé par la désertification.
Le premier chercheur à se pencher sur la dynamique des tas est un ingénieur militraire pour résoudre des problèmes de fortification.
Un invité : Ce qui est fascinant dans notre recherche c'est que l'on peut faire de la recherche avec un tas d'objets issus du quotidien.
Une personne du public : Peut-on dire que l'érosion de la matière construit « le tas ».
Un invité : Nous faisons de plus en plus de la physique avec des matériaux en poudre. En fait nous travaillons de plus en plus avec des grains.
Un invité : Un autre exemple des implications de notre recherche : dans un médicament où le principe actif demeure dans le mélange l'on doit à tout prix retarder le principe irrémédiable de séparation.
Une personne du public : Pierre Meunier, vous vous êtes penché sur le rapport particulier qu'ont, par exemple, les alpinistes à la matière.
Pierre Meunier : C'est un fait que face à la montagne il y a quelque chose de cette menace qui plane. Il y a toujours ce mystère d'une possibilité de l'avalanche. D'une certaine manière, comme dans le spectacle, tout est en place pour que le spectaculaire s'affiche.
Une personne du public : Dans votre spectacle la matière sous toutes ses formes vous agresse-t-elle ?
Jean-Louis Coulloc'h : Nous ne subissons pas les agressions des matériaux dans notre spectacle mais nous organisons face à cela, à ce danger. Nous sommes pendant une heure quinze confrontés à des éléments imprévisibles qui nous dominent. D'une certaine manière, nous jouons avec quelque chose d'apparemment immobile et qui pourtant va réagir. Nous ne savons jamais chaque soir, exactement, comment les choses vont s'organiser. Nous sommes tout au long du spectacle sur le « Qui vive ! ». Notre combat est vain mais nous aimons cela.
Une personne du public : A partir de quand peut-on dire qu'un tas est un tas ?
Pierre Meunier : Dans le spectacle, c'est un pauvre tas qui se dresse et dans la chanson nous parlons de montagne.
Un invité : Mais vous avez raison dans cette chanson ! Pour nous, la matière est toujours en état d'accomplissement : elle n'en a jamais fini de finir. Par exemple : un verre en cristal peut, avec le temps, revenir à l'état minéral de cristal. D'une certaine façon, un verre est de la matière dans une forme instable et qui recherchera de manière irrémédiable sa stabilité.
En fait, les choses qui ne varient plus beaucoup ne sont pas mortes, loin de là : elle ne sont toujours pas en équilibre et le recherchent. Elles vivent, mais terriblement lentement.
Un invité : Un tas se raconte très très doucement. Il y a vieillissement, tassement.
Une personne du public : Peut-on dire que le mot « tas », c'est inventer un autre mot pour parler de cailloux ?
Un invité : Nous les scientifiques nous imaginons le « Tas »et quand nous parvenons à l'imaginer nous pensons le comprendre.
Vous, Pierre Meunier, vous observez « le tas ». Il y a, dans votre travail, une forme de rapport physique à la matière.
Pierre Meunier : Nous voulons donner à voir ce rapport sensuel à la matière dont notre société est privée de manière tragique. Pourquoi ? Pourquoi nous laissons nous faire, nous laissons nous confisquer ce mode de rapport au monde ?
Une personne du public : Comment fait-on du son pour un spectacle sur « le tas » ?
Alain Mahé : Nous nous sommes promenés des nuits et des journées entières en saisissant des sons, en attendant que l'angle se dessine.
Puis nous avons cherché des liens entre les éléments sonores saisis à l'extérieur et ce qui se passe sur scène.
En écoutant « le chant des dunes », nous avons trouvé quelque chose qui donne un sens au chant du monde.
Ensuite, nous avons travaillé sur des synthèses de voix.
Un invité : En fait, le son du tas, c'est le son de l'air qui est comprimé par les grains qui se déplacent. L'air est comprimé et décomprimé et c'est cela le son. Quand au chant des dunes, il faut des conditions très particulières pour l'entendre.
Un invité : Pierre Meunier, dans votre spectacle, quelle est la signification de la première scène ?
Une personne du public : Dans ce travail de Pierre Meunier nous avons la sensation d'aller du chaos à l'apaisement.
Un invité : Nous pouvons formuler qu'il y a une taille minimum où le « tas » n'est plus un tas.
Une personne du public : On peut faire des tas de tas. A la fin du spectacle on observe toute une distribution de petits tas réguliers.
Pierre Meunier : Vous les scientifiques, en ce qui concerne le tas, vous touchez au bout du tunnel ou bien c'est pour vous une complicité sans fin.
Une personne du public (jeune chercheuse) : Nous pouvons tenter d'aider. Toute cette recherche avance à petits pas. Il faut des approches complémentaires pour interroger le tas.
Un invité : Nous sommes dans une situation de dialogue ouvert dans cette communauté de chercheurs, dans un phase de progression rapide. En science, il y a tellement de belles choses à faire !
Source Externe : Théâtre de la Bastille.
Inséré le : 17/12/2002 00:00