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Evgueni Grichkovets, l'enfant terrible du théâtre russe.

Comment j'ai mangé du chien/En même temps.


Source : Théâtre de la Bastille (http://www.theatre-bastille.com)

Apparence :

Evguéni GRICHKOVETS acteur

Texte : Plutôt malingre, Evgueni Grichkovets. La démarche légèrement dégingandée, presque hésitante. Il s'avance seul sur scène, s'arrête au milieu du plateau, les pieds emmêlés dans des cordages dont on ne voit pas la fin. Une chaise, un seau. Comment j'ai mangé du chien est un long monologue - intérieur et extérieur - qui dit quelques trois années de service militaire dans la marine russe du côté de Sakhaline, face aux côtes japonaises. Avec lui, à jardin, assis à un pupitre faiblement éclairé, Arnaud Le Glanic, comédien et traducteur, complice irréfutable, son double. Un duo qui tourne bien et dont on avait pu découvrir l'efficacité cet été, en Avignon, avec Planète (voir l'Humanité du 25 juillet).
On devine chez Grichkovets un être sensible, à l'affût du monde et des paroles de ses contemporains. Originaire de Sibérie, l'immense voie ferrée du transsibérien passe à quelques kilomètres de son village. Il adore mimer les secousses provoquées par le roulement du train. Elles provoquent un balancement du corps - lorsque la machine file vers l'ouest - qui n'a rien à voir avec ceux provoqués en sens inverse. Tout comme les soubresauts du métro moscovites : ils sont uniques. Alors, dans un café parisien du onzième arrondissement, Grichkovets vous fait voyager jusque dans les couloirs baroques du métro de la capitale russe. Un café, un verre d'eau. La forme du verre le fait sourire : " C'est de la vodka ? " demande-t-il en provoquant un éclat de rire général. Avec un peu d'imagination.

Vous endossez tous les rôles d'auteur, acteur, metteur en scène, scénographe. Comment vous y prenez-vous et comment définiriez-vous votre théâtre ?

Evgueni Grichkovets : Je suis incapable de donner une définition de mon théâtre. Cela ne veut pas dire que je suis un sauvage, que j'ignore ce que je fais. J'ai une formation littéraire, mais je suis très prudent quant à une définition de mon théâtre. Il y a quatre ans, j'ai dit que j'étais un " nouveau sentimentaliste ". Depuis, on ne cesse de me qualifier de la sorte. Je crie à tout le monde que je ne suis plus un nouveau sentimentaliste mais un romantique. Un néo-romantisme urbain, celui qui parle des villes à travers le prisme des gens, de ces petites fourmis qui y vivent.

L'aspect urbain est effectivement important dans vos pièces. Cela se situe-t-il dans une rupture des descriptions des grands paysages et des grands espaces ?

Evgueni Grichkovets : Dans mon oeuvre, je n'y vois aucune opposition. J'essaie de décrire une histoire à travers le regard d'une personne, par exemple assise dans un wagon du métro. Certaines personnes sont plus grandes que moi, d'autres pas et nous sommes dans ce wagon, isolés du monde et pourtant dedans le monde. Mon regard particulier, mon intimité vont croiser d'autres intimités dans ce huis clos.

Vous portez un regard presque d'ethnologue sur vos contemporains.

Evgueni Grichkovets : Le dernier spectacle Planet ne rend pas compte d'une spécificité, d'un particularisme. Dans ma vision du monde, bien sûr, j'ai intégré des éléments particuliers à mon pays, une certaine sensibilité, mais on ne peut pas parler, à l'égard de mes spectacles, de " folie " russe. Quand j'ai monté En même temps en Russie, au même moment sortait sur les écrans moscovites Amélie Poulain, les critiques se sont réjouis que " notre " Grichkovets a écrit son spectacle avant la sortie du film de Jeunet. Ce sont deux textes proches, à l'esthétique comparable. Mais je viens de lire récemment un auteur norvégien et son univers me ressemble beaucoup.

L'universalité de vos pièces est évidente. Mais vos spectacles nous parlent d'une Russie que l'on connaît mal ou peu. Votre regard est celui d'un observateur privilégié. Votre démarche rejoint celle d'auteurs contemporains qui ne sont pas dans le discours mais dans l'observation.

Evgueni Grichkovets : Effectivement, mais je dois préciser combien mon écriture depuis Comment j'ai mangé du chien a très vite évolué. Je suis en train de passer à autre chose. Lorsque j'ai écrit et monté Planet, je suis sûr que les spectateurs russes ne me voient pas comme un observateur même s'ils ont perçu des éléments fondateurs existentiels. Je suis passé de ce rôle d'observateur qui nommait les choses et les objets par leur nom à quelqu'un qui a une perception plus aiguë des gens et des choses. Je me sens davantage à l'intérieur des choses. Quand j'ai commencé ma période de théâtre moscovite, j'ai commencé par parler de mon enfance, de ma jeunesse, de mon adolescence et aujourd'hui je me rapproche de mon âge, mon théâtre me rattrape. J'ai complètement aboli la distance entre mon théâtre et moi-même. Depuis, je me sens en prise avec la réalité et je peux donc écrire sur les sentiments que j'éprouve : l'amour, la solitude et les doutes qui m'assaillent.

Vous parlez d'amour mais il s'agit de la difficulté d'aimer, de communiquer...

Evgueni Grichkovets : L'absence d'amour est pire qu'un amour malheureux, non ? J'en connais beaucoup dans le premier cas de figure !

Quels rapports entretenez-vous avec le cinéma, l'esthétique du cinéma ?

Evgueni Grichkovets : Un grand réalisateur russe va tourner un film à partir d'une de mes pièces. Beaucoup de personnes dans mon entourage m'encouragent à me tourner vers le cinéma. Mais je ne pourrais pas le faire tant que je n'aurais pas le secret de fabrication du cinéma. Je suis un homme de théâtre. Je ne comprends toujours pas comment se fabrique le temps au cinéma. Sa notion est si différente au théâtre.

Deux événements dramatiques ont bouleversé les gens. Il y a plus d'un an, l'effondrement des Twin Towers à New York et très récemment la prise d'otage dans un théâtre de Moscou. Cela influe-t-il sur votre écriture ?

Evgueni Grichkovets : Le monde est resté le même après ces deux événements et c'est terrible. Ce qui s'est passé à Moscou est très proche et pourtant la vie à repris son cours comme si de rien n'était. Après le 11 septembre on a dit que le monde avait changé. Le monde change par la force des choses et des événements violents : là un attentat, ailleurs un bombardement... Mon écriture ne restera pas indifférente même si je ne sais pas comment cela se traduira. Il en est ainsi avec le téléphone portable. Cet objet s'est glissé d'une manière discrète mais sûre dans notre quotidien, il a su se rendre indispensable et je suis incapable de vous dire comment cet objet minuscule s'y est pris et c'est pourtant une révolution. Le portable questionne le théâtre contemporain et il n'est pas encore prêt à l'accueillir en son sein. Une sonnerie de portable peut détruire le spectacle, art archaïque car elle résonne comme une explosion. Quand on demande aux spectateurs d'éteindre leur téléphone, on leur annonce que la vie va s'arrêter, qu'ils s'enferment dans un lieu de non-vie pendant un certain temps et que la vie reprendra le dessus au moment où l'on rallumera nos portables. Si une personne oubliait de l'éteindre et que soudain il se mette à sonner, ce n'est pas si grave. Il suffit de nommer une chose pour pointer le problème et qu'il devienne une situation de vie.

Vous commencez vos spectacles en demandant aux personnes dans la salle d'éteindre leur portable. Je n'ai pas pu m'empêcher de faire le rapprochement avec ce qui c'est déroulé à Moscou où les gens ont pu communiquer avec l'extérieur grâce à leur portable.

Evgueni Grichkovets : Votre remarque est très juste. L'importance des portables me travaille mais je n'arrive pas bien encore à la définir. Les gens appelaient chez eux depuis le théâtre ; ceux qui étaient dans le World Trade Center aussi, tout comme ceux qui étaient dans les avions. Je n'y vois ni une chance ni un malheur dans ce geste-là.

Entretien réalisé par : Zoé Lin



Source Externe : L'Humanité lundi 9 décembre 2002.


Inséré le : 17/12/2002 00:00