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La farce tragique de Thomas Bernhard.

Tout est calme.


Source : Théâtre de la Bastille (http://www.theatre-bastille.com)

Apparence :

Compagnie TG STAN Metteur en scène

Texte : Avec « Tout est calme », la compagnie belge Tg Stan réussit une adaptation irrésistible de la pièce de Thomas Bernhard.

Le jeu décalé des comédiens dans un décor surprenant donne une dimension tragique aux propos de l'auteur.

Le monde ? Une vaste comédie du mensonge. Les hommes ? Des fous, des marionnettes. Les intellectuels, les politiques, les comédiens ? Des vaniteux, des cabotins haïssables. Même résumée, cette vision de l'(in)humanité est celle de Thomas Bernhard. Toute l'oeuvre de cet écrivain -dramaturge autrichien (1931-1989)-, ou presque, est contre. Contre l'histoire moderne de son pays, contre une grandeur supposée de la culture germanophone et de l'intelligentsia qui la porte, contre les compromissions autrichiennes, notamment avec les nazis.
Le texte théâtral qu'il écrit en 1981, Uber allen Gipfeln ist Ruh (Au-dessus des cimes est le calme), est de cette veine. Derrière ce titre emprunté à un poème de Goethe se cache l'histoire de Moritz Meister et de sa femme Anne. Meister (Maître en français), né d'une famille paysanne fort modeste, est devenu écrivain de grande renommée depuis la parution de sa tétralogie, et dont un certain professeur Stieglitz est le héros. Il espère le Nobel, pas moins. Sa femme, de famille bourgeoise, loin de ses ambitions de concertiste de piano, partage la vie de son homme. Le couple accueille, dans leur grande maison qui domine un paysage immensément agreste, une jeune femme. Mademoiselle Werdenfels prépare une thèse sur l'auteur de la tétralogie. Passe aussi dans ces lieux Herta, l'aide domestique, et Monsieur SmirnofF, le facteur.

Opéras sérieux. Tout est en place pour un opéra « sérieux ». Même s'il n'y a pas de mort dans cette pièce adaptée par la compagnie belge Tg Stan sous le titre de Tout est calme (Maître) et montée actuellement au Théâtre de la Bastille, même si le jeu totalement décalé des quatre comédiens provoque des fous rires à répétition, on comprend et entend que ce qui se passe sous nos yeux est définitivement tragique, désespérant.
Ce couple ne cesse de se regarder dans le miroir de la suffisance. Moritz fait référence en permanence au personnage central de sa tétralogie, convoque les Grecs, Goethe... Anne ne cesse de s'identifier à la réussite de son homme. Les deux affichent cette commisération hypocrite qui leur fait dire des choses délirantes. Ils enfilent les clichés avec une boulimie désarmante. Qu'ils parlent des origines du facteur, de la jeunesse, des juifs (« on a connu des juifs adorables... »), des relations mondaines. Tout à leur respect du jeu au second degré, Jolente De Keersmaeker et sa petite bande, Damiaan De Schrijver, Sara De Roo et Franck Vercruyssen, construisent une partition époustouflante (malgré un petit passage à vide) dans ce mini décor d'un intérieur surchargé, devant un vaste écran-fenêtre donnant sur l'image animée d'une campagne très verte.
Entre le puissant Schrijver (un Moritz Meister totalement infatué de sa personne), le ludion De Keersmaeker (une Mademoiselle Werdenfels « hypervoltée »), la suffisante De Roo (la femme trop sûre d'elle pour être honnête) et le placide Vercruyssen au triple jeu sans bavure (il est à la fois Herta, Smirnoff et le souffleur), entre Wagner et les lieder composés autour du poème de Goethe, ce sont des drôles de surhommes nietzschéens qui nous contemplent.

Jean-Pierre Bourcier.




Source Externe : La Tribune vendredi 15 novembre 2002.


Inséré le : 20/11/2002 00:00