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Le jeu de massacre de Thomas Bernhard sous les assauts réjouissants du Tg STAN.
Tout est calme.
Source : Théâtre de la Bastille (
http://www.theatre-bastille.com)
Apparence :
Compagnie TG STAN Metteur en scène
Texte : La compagnie flamande joue à la Bastille "Tout est calme", du dramaturge autrichien. Un passage au vitriol des lâchetés de la bourgeoisie face au nazisme, aux échos contemporains.
Dieu, que la montagne est belle, que l'air est pur dans le petit matin, qu'il est doux de contempler le paysage et de se sentir en bonne compagnie, tandis que s'élèvent quelques mesures du
Tannhauser de Wagner. "Tout est calme". Loin du bruit et de la fureur du monde, Moritz Meister, auteur allemand renommé qui vient de terminer son grand œuvre,
La Tétralogie, s'est retiré avec sa femme dans une villa ancienne des Préalpes. Ils reçoivent aujourd'hui MLLE Werdenfels, jeune femme très comme il faut qui écrit une thèse sur l'œuvre du "Maître".
Pour l'heure, sur le petit plateau très encombré du Théâtre de la Bastille – bric-à-brac rustico-baroque des maisons de bonnes familles allemandes –, les deux femmes devisent devant le paysage, projeté sur le fond de scène. Ton de conversation mondaine. Le "Maître", lui, est absent, pris par sa passion dévorante pour les abeilles. Il arrivera plus tard, pour que puisse se mettre en place définitivement le jeu de massacre orchestré par les quatre comédiens de la jeune compagnie flamande Tg STAN à partir du texte de Thomas Bernhard.
Bernhard (1931-1989), l'imprécateur, le pourfendeur inlassable de toutes les hypocrisies et les lâchetés de la société autrichienne, livrait en 1981, avec
Über allen Gipfen ist Ruh ("tout est calme sur les sommets", titre tiré d'un poème de Goethe– la pièce a été traduite par Maître en français), une critique au vitriol de la classe intellectuelle austro-allemande, de sa suffisance, de son mépris et de son inconscience politique sous le masque d'un humanisme de bon aloi.
PROCHE DU HAPPENINGDamiaan De Schrijver (Moritz Meister), Sara De Roo (Mme Meister), Jolente De Keersmaeker (Mlle Werdenfels) et Franck Vercruyssen (la Bonne, le Facteur et... le Souffleur), les quatre membres du collectif Tg STAN, qui sont à la fois comédiens, metteurs en scène et parfois auteurs de leurs spectacles, ont en commun avec Bernhard d'être des dynamiteurs : ils ont inventé en Belgique, il y a une petite dizaine d'années, une nouvelle façon de faire du théâtre – travail approfondi, à la table, sur les textes, pas de répétitions sur le plateau,
"work in progress"permanent au cours des représentations, relation au corps proche de la danse ou du happening.
Leur travail sur
Maître, totalement réjouissant, va gratter exactement là où Bernhard voulait aller, mettant sur scène, littéralement, sous forme d'une farce à l'ironie décapante, la vulgarité profonde de ce monde très raffiné où l'on part régulièrement en "voyage culturel" en Grèce ou en Italie (des pays un peu sales, cependant), où l'on
"s'entend très bien avec les gens simples", n'est-ce pas, et où l'on trouve les juifs très fréquentables
("nous en avons connu beaucoup, tous des gens adorables"), même si, "il faut le dire, il y en a eu énormément qui ont directement suscité leur extermination". Contrairement à trop de mises en scène privilégiant le pessimisme et la misanthropie de Thomas Bernhard, le Tg STAN a choisi de jouer l'humour ravageur de l'écrivain autrichien, démontant peu à peu toute la mécanique d'un milieu clos tournant à vide autour de ses codes culturels. Maître renvoie alors non seulement à la faillite des intellectuels austro-allemands face au nazisme, mais aussi à des échos très contemporains, et notamment dans la France de l'après-21 avril. A la fin de cette journée, le soir tombe sur la montagne, il est bon de se réunir autour d'un poème de Goethe mis en musique par Schubert, M. et Mme Meister et Mlle Werdenfels ont passé une délicieuse journée. "Tout est calme", ici, là-bas, ailleurs.
Fabienne Darge
Source Externe : Le monde 18 novembre 2002.
Inséré le : 20/11/2002 00:00