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Emmanuel Demarcy Mota : Les illuminations

L'inattendu et le diable en partage.


Source : Théâtre de la Bastille (http://www.theatre-bastille.com)

Apparence :

Emmanuel DEMARCY-MOTA Metteur en scène
Fabrice MELQUIOT auteur

Texte : Chercheur, passeur de textes, il établit les liens culturels entre les mots, l'espace et les acteurs.

Le Théâtre de la Bastille est en ébullition. Par contraste, la rue de la Roquette, désertée par les estivants, n'offre qu'un spectacle morne à qui s'égare en dehors des salles de répétition. Emmanuel Demarcy-Mota monte deux pièces de Fabrice Melquiot. Les répétitions dureront sept semaines, incandescentes. Dans la salle du haut, loin des regards, il répète L'Inattendu, le monologue de Liane qui pleure son homme disparu dans les bayous africains. Dans celle du bas, Le Diable en partage, l'histoire d'une famille bosniaque pendant la guerre. Entre deux descentes aux enfers, l'équipe se régénère au Café des Anges, le bien nommé. En amont, il y a certes déjà eu un travail important, d'abord solitaire puis collectif. Il a surtout porté sur le sens du texte, mis en péril par une écriture dramatique fragmentée. Reste que les répétitions sont l'épreuve du feu, cet instant où, comme l'explique Demarcy-Mota, « on doit passer d'une réalité à l'autre », du texte au spectacle. « On lit un texte, il est formidable mais ensuite, lorsqu'on se retrouve debout dans un espace, cela raconte autre chose. » Le texte doit passer au crible de la scène, se frotter à elle. De cette friction naîtront des étincelles, des illuminations.

Que la lumière soit...
Le Théâtre de la Bastille n'est pas loin d'évoquer une forge. De la salle, mêlés de loin aux accents des comédiens, on perçoit les crépitements de la scie et du marteau. A la différence de certains metteurs en scène -Vitez préférait ajouter le décor en dernier- Demarcy-Mota souhaite que « tous les éléments du spectacle se construisent ensemble ». Le théâtre, « un art d'équipe », naît de l'union entre le jeu des comédiens, la scénographie, le son, les lumières, les costumes (Corinne Baudelot) et les accessoires (Alpar Ok). « le voulais que le plateau soit là tout de suite. J'aime bien quand les acteurs s'emparent de l'espace et le volent au scénographe » (Yves Collet). Au fil d'une répétition, à la fois marionnettiste et chef d'orchestre, il peut diriger l'ensemble des comédiens tout en sollicitant ses collaborateurs artistiques (jefferson Lembeye, Michel Bruguière, Sébastien Marrey) qui, au gré des besoins, font exploser des bombes entendre des airs slaves, surgir un scooter (royalement chevauché par l'acteur Charles-Roger Bour), pleuvoir des pétales de roses... Malgré les résistances, le metteur en scène insuffle, tel un démiurge, la vie à l'espace et aux personnages, décidant parfois aussi de leur donner la mort. Certaines de ses indications aux comédiens ont la savoureuse équivoque du théâtre, comme celle-ci, lancée à Benjamin Egner (qui s'exécute sans broncher) : « Meurs au centre du plateau. »

Les Essais.
Mais cette prodigalité ne laisse aucune place à la facilité. Demarcy-Mota, qui dit préférer le terme portugais ensaio (essai) à celui de répétition, a reçu des grands metteurs en scène qu'il a observés à l'œuvre, la pugnacité, « le désir de se bagarrer avec le théâtre ». Le plateau se fait ainsi le lieu de toutes les expérimentations et le metteur en scène n'a de cesse d'exhorter son équipe à essayer, à tenter, à donner à voir. Les possibles offerts par le texte sont explorés, il sera toujours temps de trancher. En virtuose, il lui arrive d'inverser une proposition, de changer des déplacements afin de repousser toujours plus loin ce qu'il nomme « les murs invisibles ». Aussi, s'il incite dans un premier temps ses comédiens à se tortiller sur Paint it Black des Rolling Stones, c'est pour qu'ils exorcisent définitivement le cliché et se surpassent.

Fabrice Melqiot : d'amour et de guerre.

Comme beaucoup d'écrivains, Fabrice Melquiot voyage. Des visages et des paysages croisés sur son passage, il nourrit sa littérature. A Sarajevo, il a rencontré Lorko et Elma, deux jeunes amoureux pris aux pièges de la guerre, de leur religion, de leur culture. Lui est croate, elle musulmane, un amour voué à l'échec. C'était en 1992, Melquiot fêtait ses 20 ans. Le souvenir de ces êtres marqués par la guerre lui a laissé des traces indélébiles. De leur histoire, il a accouché du Diable en partage, pièce fulgurante qui suit Lorko, déserteur en route vers d'improbables destinations.
A travers son histoire, l'auteur écrit un long poème où les mots teintés de mille couleurs font apparaître une multitude de fantômes. D'emblée, la langue poétique de Melquiot, qui n'hésite pas à convoquer les images les plus folles, nous emporte dans un monde parallèle. Bien sûr, la guerre est là, la mort rôde, mais l'écrivain-poète nous livre avant tout un chant d'amour désespéré. Il suffit de lire les didascalies aux accents surréalistes de la pièce pour découvrir l'imaginaire de Melquiot. Avec lui, une rosée jaillit de la bouche de Lorko, lui lacérant l'intérieur des joues, une meute de chiens traverse la chambre d'une femme se coiffant pendant que les bombent explosent ici et là. En même temps, pas de niaiserie chez lui. Son texte est parsemé d'argot, de phrases sèches d'un réalisme brutal.
A 30 ans, Fabrice Melquiot, encore inconnu du public et des scènes, est le plus jeune auteur au catalogue des éditions de l'Arche, avec près de six pièces déjà publiées. Originaire d'une petite ville de Savoie, Modane, il commença par raconter des histoires aux enfants avant de se lancer dans l'écriture théâtrale. Publiés à l'Ecole des Loisirs, ses textes ont fait l'objet de diffusions radiophoniques sur France Culture. Aujourd'hui, c'est Emmanuel Demarcy-Mola, metteur en scène du même âge que lui, qui présente à la Bastille Le Diable en partage, pièce sur le drame bosniaque, et L'Inattendu, monologue d'une femme à la recherche de son amant perdu. Une réminiscence de l'Afrique, encore un autre voyage décisif qui a donné naissance à cette complainte amoureuse toute en douleur.

Que ce soit dans Kick, Percolateur Blues, L'Inattendu, Le Diable en partage, le thème de l'amour revient comme un leitmotiv. Une quête sauvage, passionnée, urgente, comme la jeunesse. Comme son écriture qui alterne délire lyrique et argot brut, Melquiot plante ses histoires dans un décor politique très actuel. Les souffrances des pays en guerre, des peuples opprimés, des vies brisées hantent ses textes. Dans L'Inattendu, Liane, la narratrice, parle d' « une femme qui accouche d'une machette », d'« un caillou dans l'œil crevé d'une petite Arabe ', d' • un homme pendu à un chêne ». Elle dresse la liste des pays condamnés : Afghanistan, Rwanda, Mongolie, Palestine, Bosnie, Guatemala, Birmanie, Géorgie, Zaïre, Algérie, Kosovo, Liban, Israël, Tchétchénie, Congo, Sénégal... Autant de théâtres passés ou présents de la barbarie humaine où continuent pourtant de naître des histoires d'amour comme Melquiot semble les aimer : belles et désespérées.
M.V

Chercheur, passeur de textes, il établit les liens culturels entre les mots, l'espace et les acteurs.

Le Théâtre de la Bastille est en ébullition. Par contraste, la rue de la Roquette, désertée par les estivants, n'offre qu'un spectacle morne à qui s'égare en dehors des salles de répétition. Emmanuel Demarcy-Mota monte deux pièces de Fabrice Melquiot. Les répétitions dureront sept semaines, incandescentes. Dans la salle du haut, loin des regards, il répète L'Inattendu, le monologue de Liane qui pleure son homme disparu dans les bayous africains. Dans celle du bas, Le Diable en partage, l'histoire d'une famille bosniaque pendant la guerre. Entre deux descentes aux enfers, l'équipe se régénère au Café des Anges, le bien nommé. En amont, il y a certes déjà eu un travail important, d'abord solitaire puis collectif. Il a surtout porté sur le sens du texte, mis en péril par une écriture dramatique fragmentée. Reste que les répétitions sont l'épreuve du feu, cet instant où, comme l'explique Demarcy-Mota, « on doit passer d'une réalité à l'autre », du texte au spectacle. « On lit un texte, il est formidable mais ensuite, lorsqu'on se retrouve debout dans un espace, cela raconte autre chose. » Le texte doit passer au crible de la scène, se frotter à elle. De cette friction naîtront des étincelles, des illuminations.

Que la lumière soit...
Le Théâtre de la Bastille n'est pas loin d'évoquer une forge. De la salle, mêlés de loin aux accents des comédiens, on perçoit les crépitements de la scie et du marteau. A la différence de certains metteurs en scène -Vitez préférait ajouter le décor en dernier- Demarcy-Mota souhaite que « tous les éléments du spectacle se construisent ensemble ». Le théâtre, « un art d'équipe », naît de l'union entre le jeu des comédiens, la scénographie, le son, les lumières, les costumes (Corinne Baudelot) et les accessoires (Alpar Ok). « le voulais que le plateau soit là tout de suite. J'aime bien quand les acteurs s'emparent de l'espace et le volent au scénographe » (Yves Collet). Au fil d'une répétition, à la fois marionnettiste et chef d'orchestre, il peut diriger l'ensemble des comédiens tout en sollicitant ses collaborateurs artistiques (jefferson Lembeye, Michel Bruguière, Sébastien Marrey) qui, au gré des besoins, font exploser des bombes entendre des airs slaves, surgir un scooter (royalement chevauché par l'acteur Charles-Roger Bour), pleuvoir des pétales de roses... Malgré les résistances, le metteur en scène insuffle, tel un démiurge, la vie à l'espace et aux personnages, décidant parfois aussi de leur donner la mort. Certaines de ses indications aux comédiens ont la savoureuse équivoque du théâtre, comme celle-ci, lancée à Benjamin Egner (qui s'exécute sans broncher) : « Meurs au centre du plateau. »

Les Essais.
Mais cette prodigalité ne laisse aucune place à la facilité. Demarcy-Mota, qui dit préférer le terme portugais ensaio (essai) à celui de répétition, a reçu des grands metteurs en scène qu'il a observés à l'œuvre, la pugnacité, « le désir de se bagarrer avec le théâtre ». Le plateau se fait ainsi le lieu de toutes les expérimentations et le metteur en scène n'a de cesse d'exhorter son équipe à essayer, à tenter, à donner à voir. Les possibles offerts par le texte sont explorés, il sera toujours temps de trancher. En virtuose, il lui arrive d'inverser une proposition, de changer des déplacements afin de repousser toujours plus loin ce qu'il nomme « les murs invisibles ». Aussi, s'il incite dans un premier temps ses comédiens à se tortiller sur Paint it Black des Rolling Stones, c'est pour qu'ils exorcisent définitivement le cliché et se surpassent.

Fabrice Melqiot : d'amour et de guerre.

Comme beaucoup d'écrivains, Fabrice Melquiot voyage. Des visages et des paysages croisés sur son passage, il nourrit sa littérature. A Sarajevo, il a rencontré Lorko et Elma, deux jeunes amoureux pris aux pièges de la guerre, de leur religion, de leur culture. Lui est croate, elle musulmane, un amour voué à l'échec. C'était en 1992, Melquiot fêtait ses 20 ans. Le souvenir de ces êtres marqués par la guerre lui a laissé des traces indélébiles. De leur histoire, il a accouché du Diable en partage, pièce fulgurante qui suit Lorko, déserteur en route vers d'improbables destinations.
A travers son histoire, l'auteur écrit un long poème où les mots teintés de mille couleurs font apparaître une multitude de fantômes. D'emblée, la langue poétique de Melquiot, qui n'hésite pas à convoquer les images les plus folles, nous emporte dans un monde parallèle. Bien sûr, la guerre est là, la mort rôde, mais l'écrivain-poète nous livre avant tout un chant d'amour désespéré. Il suffit de lire les didascalies aux accents surréalistes de la pièce pour découvrir l'imaginaire de Melquiot. Avec lui, une rosée jaillit de la bouche de Lorko, lui lacérant l'intérieur des joues, une meute de chiens traverse la chambre d'une femme se coiffant pendant que les bombent explosent ici et là. En même temps, pas de niaiserie chez lui. Son texte est parsemé d'argot, de phrases sèches d'un réalisme brutal.
A 30 ans, Fabrice Melquiot, encore inconnu du public et des scènes, est le plus jeune auteur au catalogue des éditions de l'Arche, avec près de six pièces déjà publiées. Originaire d'une petite ville de Savoie, Modane, il commença par raconter des histoires aux enfants avant de se lancer dans l'écriture théâtrale. Publiés à l'Ecole des Loisirs, ses textes ont fait l'objet de diffusions radiophoniques sur France Culture. Aujourd'hui, c'est Emmanuel Demarcy-Mola, metteur en scène du même âge que lui, qui présente à la Bastille Le Diable en partage, pièce sur le drame bosniaque, et L'Inattendu, monologue d'une femme à la recherche de son amant perdu. Une réminiscence de l'Afrique, encore un autre voyage décisif qui a donné naissance à cette complainte amoureuse toute en douleur.

Que ce soit dans Kick, Percolateur Blues, L'Inattendu, Le Diable en partage, le thème de l'amour revient comme un leitmotiv. Une quête sauvage, passionnée, urgente, comme la jeunesse. Comme son écriture qui alterne délire lyrique et argot brut, Melquiot plante ses histoires dans un décor politique très actuel. Les souffrances des pays en guerre, des peuples opprimés, des vies brisées hantent ses textes. Dans L'Inattendu, Liane, la narratrice, parle d' « une femme qui accouche d'une machette », d'« un caillou dans l'œil crevé d'une petite Arabe ', d' • un homme pendu à un chêne ». Elle dresse la liste des pays condamnés : Afghanistan, Rwanda, Mongolie, Palestine, Bosnie, Guatemala, Birmanie, Géorgie, Zaïre, Algérie, Kosovo, Liban, Israël, Tchétchénie, Congo, Sénégal... Autant de théâtres passés ou présents de la barbarie humaine où continuent pourtant de naître des histoires d'amour comme Melquiot semble les aimer : belles et désespérées.
M.V

















Source Externe : Théâtre aout 2002


Inséré le : 06/11/2002 00:00