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Les jeunes loups de "Multi-matérials" saisi par la rage des corps en liberté.
O'More.
Source : Théâtre de la Bastille (
http://www.theatre-bastille.com)
Apparence :
Bernardo Montet / Association Mawguerite chorégraphe
William SHAKESPEARE auteur
Texte : A l'occasion de MontpellierDanse, les danseurs en formation du centre chorégraphique de la ville ont présenté un spectacle à l'énergie passionnée des premières fois.
MONTPELLIER
de notre envoyée spéciale.
Qu'attendait-on de
Multi-materials, chorégraphié par Mathilde Monnier pour les danseurs en formation professionnelle dans son centre chorégraphique de Montpellier ? Pour être franc, pas plus, pas moins qu'un spectacle dans lequel vingt danseurs désirent se montrer sous leur meilleur jour. Un peu barbant, mais drôlement sympa, comme on dit. Une sorte de bonne action. Vingt lascars des deux sexes, ébouriffés, sauvages, prêts à mordre même leurs ombres, ont eu vite fait de remettre les pendules à l'heure.
Des débutants ? Dans une certaine mesure, oui, tant leurs galopades, leurs accrochages arc-boutés, les gifles qu'ils s'envoient sans sourciller, tant leur brouhaha hystérique ou rageur, leurs déséquilibres musclés, leur acharnement érotique, ne disent qu'une seule et même chose : que la danse, ce soir-là, s'était tout entière réfugiée, concentrée, dans cette meute de jeunes teignes, follement poussées par le désir d'être connues, reconnues, aimées. Mais feignant royalement de s'en ficher. Venant parfois rôder au ras des gradins avec la volonté à peine dissimulée de vouloir se saisir d'un spectateur comme d'une proie. Mais où donc Mathilde Monnier a-t-elle déniché de pareils phénomènes ?
Venus de tous les points du globe, une même véhémence les soude. La même insolence à crier leurs vérités. Trois d'entre eux viennent d'écoles des beaux-arts, un autre de la vidéo, aucun n'avait jamais dansé. Un autre encore, jeune agrégé de philosophie, a été heureux de trouver une formation ouverte à tous, sans limite d'âge. Il veut être danseur. Artiste, quoi ! Comme s'il y avait dans la sensation éprouvée le secret de la pensée.
INCONSCIENCE FEROCE
La figure principale de
Multi-materials est la course qui ne s'interrompt jamais tout à fait, incarnant le fol espoir, éparpillé, de se lancer dans la vie, comme en témoigne cette fille qui a écrit sur son tee-shirt : « Demande emploi ». Ils n'ont dansé que deux soirs. On sait que jamais plus ils ne montreront cette inconscience superbement féroce des premières fois.
On se disait aussi, en les observant, que la danse réside peut-être dans cet élan premier qui tient encore du brouillon, tout en ayant la force de l'œuvre achevée. Dans la même soirée, on découvrait
0 More de Bemardo Montet. Ou comment le personnage d'Othello, transporté en terre africaine, réussit à prendre possession de six hommes, les laissant, à leur tour, dévorés par la jalousie. Pour cette aventure qui s'apparente à un acte de magie, le chorégraphe a été chercher au Maroc trois gnaouas d'Essaouira, à savoir des musiciens-guérisseurs qui savent l'art de guider les transes libératrices.
Murmure du guembri et des voix, frénésie des crotales, assourdissement hypnotique des tbales, tout un ensemble de rythmes savants et organiques se déploient pour accompagner les accès de folie qui raidissent les corps. Bernardo Montet, en accord avec les musiciens, a retenu deux couleurs pour cette cérémonie : le noir, qui incarne l'esprit de la forêt, et le rouge, celui du sang.
0 More claudique entre errance et convulsion. Les danseurs, devenus sorciers ou pénitents, bondissent, à plat ventre, à des hauteurs inimaginables. Ils crient, ils psalmodient l'histoire effrayante de la jalousie et du complot. Tous sont d'origine africaine, sauf un qui est grec. Ça tombe bien ! Tel l'oracle, il déverse des flots de mots dans la bouche même de ses congénères. Bouche à bouche pour sauver la vérité.
0 More est une réhabilitation d'Othello. On est abasourdi devant l'engagement des six danseurs. On craint pour eux qu'ils ne dominent pas leur transe, que le mlouk (l'esprit) les terrasse. Mais les musiciens gnaouas veillent.
Ralentissant les corps et les cœurs, ils sont les maîtres absolus de ce spectacle au bord du gouffre. Car, comparée à la musique, la danse manque de progression dramatique, de subtilités, s'essoufflant assez vite dans une succession de situations identiques et répétitives, que seule sauve la sincérité inouïe des interprètes. Et de Bernardo Montet. Mi-guyanais, mi-vietnamien, il cherche depuis qu'il a commencé à danser, il y a une vingtaine d'années, à se délivrer d'un mal que lui seul connaît. Dans
0 More, il a choisi de se livrer sans partage à sa filiation africaine.
Dominique Frétard.
Source Externe : Le Monde mardi 2 juillet 2002.
Inséré le : 16/10/2002 00:00