Si la page ne s'affiche pas, cliquez ici !!!

À la barbe des femmes (et des hommes aussi)

Chapeau : Conte philosophique . Avec Éloge du poil, Jeanne Mordoj questionne la féminité. Fascinant et désopilant. Tout public.

Source : Théâtre de la Bastille (http://www.theatre-bastille.com)

Genre : théâtre (Mots-clés : )

Rubrique : 2008-2009

Jeanne MORDOJ circassien

Texte : Étrange silhouette que celle de cette femme au visage voilé qui s’avance sur un praticable dressé au milieu des spectateurs. En tailleur d’un vilain jaune, perchée sur des mules à talons, elle s’avance presque inélégamment et se plante au milieu de ce ring, jaugeant le public. Vous êtes tous là, vous êtes venus me voir, eh bien voilà. Elle retire alors sa voilette et révèle un visage pris dans une belle barbe rouquine, bien taillée, bien fournie. Le contraste est saisissant entre cette pilosité exhibée et la féminité, comme si, au plus profond de nos mémoires, resurgissaient ces images de foire où la femme
à barbe côtoyait la femme-tronc, le nain et le bossu.
Jeanne Mordoj, circassienne, contorsionniste, chanteuse, ventriloque, marionnettiste, danseuse, jongleuse sait tout faire. Mais son spectacle se situe en deçà de la performance, dans un endroit qui dérange nos certitudes, provoque le spectateur pour l’entraîner dans une réflexion sur la féminité, l’intimité de la femme. S’établit alors un dialogue improbable sur le plateau avec la mort, ici symbolisée par des crânes - de béliers, de blaireaux (tiens donc) -, mais aussi des centaines de coquilles d’escargots vides, évidées et jetées violemment sur la scène, un jaune d’oeuf cru que l’artiste promène sur tout son corps afin de « donner à l’être qui ne naîtra pas un bref aperçu du monde auquel il a échappé »… Un bestiaire effroyable, tout droit échappé d’une vitrine du muséum du Jardin des plantes qui ricane, chante, papote, soliloque. Le bélier et le blaireau se provoquent par l’entremise de Schumann (Dichterliebe, op. 48, Im wunderschönen Monat Mai) ; plus loin, le choeur des crânes ose les Choeurs profanes (Gesang der Geister über den Wasser) de Schubert. Jeanne Mordoj mène la danse, prêtant sa voix à ces squelettes, animaux d’outre- ou d’avant-tombe.
C’est la mort qui réunit ce drôle de monde, mais ce sont des gestes de vie qui ponctuent ces échanges crus, provocateurs. Gestes millénaires et charnels des femmes quand elles plongent leurs mains dans la terre, dans l’eau. S’accroupir pour la cueillette, porter, soulever de l’eau. Une gestuelle, des postures suggérées, poétiques, ici dansées, contorsionnées et érotisées. Et c’est fascinant. En ces temps de pilosité rasée et d’odeurs masquées, les images proposées sont saisissantes. Le silence de la salle - suspendue à ce fragile équilibre de l’artiste qui se meut sur un filin invisible - s’évanouit dans un soupir ou un grand éclat de rire libérateur. Car, si tout ça est fort sérieux, ici la légèreté, l’autodérision sont de mise. Jeanne Mordoj, avec la complicité de Pierre Meunier à la mise en scène, n’est ni sentencieuse et encore moins ennuyeuse. Elle ose le rire et le rire lui sied à merveille. En allant au-delà des idées reçues, elle repousse dans un joyeux désordre les limites de la bienséance qui délimite le bien du mal, le féminin du masculin, les princesses des sorcières. Un conte philosophique totalement amoral où c’est le corps qui parle.
Marie-José Sirach

Source Externe : L'Humanité
Date de publication : 11/05/2009


Période traitée : 2009-05-04
Inséré le : 12/05/2009 18:25