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Dans un Beyrouth fantôme, cinq fois le même homme piste son identité
Chapeau : Un homme se rend à Beyrouth.
Source : Théâtre de la Bastille (
http://www.theatre-bastille.com)
Genre : théâtre (Mots-clés : )
Rubrique : 2008-2009
Fabienne Darge auteur
Texte : Un homme se rend à Beyrouth. Déroute : il perd son chemin. Cet homme s'appelle Tiago Rodrigues. Cherchant à se repérer dans la ville, il croise d'autres hommes, qui sont des doubles de lui-même. D'autres Tiago Rodrigues. Cinq, au total.
L'homme qui la raconte, cette histoire, est assis sur le petit plateau du Théâtre de la Bastille, à Paris. Il s'appelle Tiago Rodrigues. Il est portugais, metteur en scène de théâtre. En décembre 2006, il s'est rendu à Beyrouth pour rencontrer deux artistes libanais : l'architecte Tony Chakar et l'auteur, acteur et metteur en scène Rabih Mroué - que l'on peut voir, en ce moment, dans le film de ses compatriotes Joana Hadjithomas et Khalil Joreige,
Je veux voir.
Ensemble, ils ont conçu ce spectacle inclassable et passionnant, qui mêle de façon extrêmement singulière l'intime et le politique, le documentaire et la fiction :
L'Homme d'hier, qui ne se joue malheureusement que jusqu'au 7 décembre, dans le cadre du Festival d'automne.
Que voit-on ? Quelque chose de très simple, qui mène de manière vertigineuse vers les rivages de la mémoire - celle de la guerre civile libanaise, telle qu'elle s'est inscrite dans les fibres d'une ville - et de la perte d'identité.
FABLE MYSTÉRIEUSETiago Rodrigues, installé à une petite table comme pour une conférence, entreprend de raconter son étrange histoire, documents visuels à l'appui, projetés sur l'écran de fond de scène. Ce dispositif banal rend la fable, qui évoque en son fantastique celles de l'écrivain argentin Jorge Luis Borges, d'autant plus mystérieuse.
Tiago n° 1, n° 2, n° 3, n° 4 et n° 5 se sont donc rencontrés à Beyrouth, mais aucun n'a vécu la même chose, n'a vu la même ville. Plus encore, leurs différents Beyrouth sont irréconciliables : à l'image des différents plans de la cité, datant d'époques différentes, que Tiago Rodrigues tente vainement de superposer.
Ce double éclatement de la ville et de son visiteur prend bientôt, dans le jeu qui s'instaure entre le texte et l'image, un côté presque kafkaïen. La dépersonnalisation du "héros" multiple a lieu dans une ville désertée, vidée de ses habitants, qui ne peut plus être figurée que par d'infimes détails, en une sorte de poème en images qui évoque celui d'Antonioni à la fin de L'Eclipse.
Comment un homme, ou une ville, peuvent-ils réconcilier à l'intérieur d'eux-mêmes les différentes strates de leur histoire ? Comment, dans cette ville-ruines qu'est Beyrouth, peuplée de fantômes, ne pas devenir soi-même un fantôme ? Voilà, entre autres, les questions que fait naître le troublant espace-temps créé par les trois artistes.
Mais puisque cette histoire est aussi celle d'une rencontre entre des Libanais et un Portugais, il y a aussi, dans cet Homme d'hier, la présence-absence de la mer : on ne la voit pas, mais elle est là, comme une
"promesse de départ". Comme pour Ulysse, partir est peut-être le seul moyen, au final, de rencontrer son identité.
Fabienne Darge
Source Externe : Le Monde Jeudi 4 décembre 2008
Date de publication : 04/12/2008
Période traitée : 2008-12-04
Inséré le : 04/12/2008 17:21