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Pour ou contre la révolution, à vous de choisir


Source : Théâtre de la Bastille (http://www.theatre-bastille.com)

Genre : théâtre (Mots-clés : )

Rubrique : 2008-2009

Brigitte Salino auteur

Texte : Pour ou contre la révolution, à vous de choisir
Albert Camus (1913-1960) et Paul Nizan (1905-1940) se répondent, d'une scène à l'autre, en ce mois de novembre.
Pour ou contre la révolution, à vous de choisir
Albert Camus (1913-1960) et Paul Nizan (1905-1940) se répondent, d'une scène à l'autre, en ce mois de novembre. A travers eux, deux regards sur l'utopie communiste du XXe siècle nous sont proposés, qui témoignent d'un partage générationnel. Au Théâtre de la Bastille, un jeune metteur en scène, Gwénaël Morin (39 ans), détruit l'axiome qui sous-tend Les Justes, de Camus : "Tous les moyens sont bons pour la révolution." Au Théâtre de la Commune d'Aubervilliers, Didier Bezace (62 ans) adapte et met en scène Aden Arabie, le roman de Nizan qui ouvre par les fameuses phrases : "J'avais 20 ans. Je ne permettrai à personne de dire que c'est le plus bel âge de la vie."
Camus et Nizan ont été au Parti communiste français dans les mêmes années. Camus a adhéré en 1935 et démissionné en 1937. Deux ans plus tard, en 1939, Paul Nizan lui aussi démissionnait du PCF - auquel il avait adhéré en 1927 -, au retour de l'année qu'il avait passée à Aden. Une année charnière : élève à l'Ecole normale supérieure, où il partageait sa chambre avec son ami Jean-Paul Sartre, Nizan avait fui en 1926 cette France où nul avenir ne lui semblait possible, sinon celui de la désespérante reproduction d'un modèle bourgeois. Devenu précepteur dans une famille britannique à Aden, il avait compris que seul le compagnonnage avec la classe ouvrière donnerait un sens à son existence.
FORME D'AUTOSATISFACTION
"Nizan appelait aux armes, à la haine", écrit Sartre dans la magnifique préface qu'il a composée pour Aden Arabie : "Classe contre classe ; avec un ennemi patient et mortel, il n'y a pas d'accompagnements ; tuer ou se faire tuer : pas de milieu. Et ne jamais dormir." Nizan n'a pas dormi. Il s'est séparé du parti quand il a vu que celui-ci pratiquait "l'aliénation au langage" qu'il avait toujours refusée. Mais il a continué à se dire communiste, et à se demander "comment corriger les déviations sans tomber dans l'idéalisme".
Avec la chute du mur de Berlin, en 1989, et l'effondrement du bloc communiste, le monde de Nizan est mort. En adaptant et mettant en scène Aden Arabie, Didier Bezace prend le parti de suivre le chemin d'un homme, plutôt que ceux des idées. Pourquoi pas ? Mais le directeur du Théâtre de la Commune fait glisser sur le respect qu'il porte à un parcours "exemplaire", le sourire de la désillusion entendue. Il y a dans son spectacle un côté "nous nous comprenons, nous sommes entre nous" qui n'apporte pas grand-chose, sinon une forme doucereuse d'autosatisfaction.
C'est tout le contraire à la Bastille. Gwénaël Morin a choisi Les Justes parce qu'il est radicalement opposé à l'un des fondements de la pièce : la nécessité de tuer un grand duc pour la révolution. Pour Camus, cette nécessité posait le problème du suicide. Cela n'intéresse pas du tout Gwénaël Morin. Il traite Les Justes comme des "terroristes", qu'il n'aime pas. Il n'y a pas de compassion ni de désabusement dans le regard qu'il porte sur eux, mais un refus, clair et net : donner la mort et mourir pour une cause, c'est "niet".
Six comédiens nous le font savoir, en cassant tout sur le plateau, dans la tradition revue et corrigée de l'agit-prop des années 1960. Ainsi s'exprime un autre espoir, pour aujourd'hui, de "changer le monde".
Brigitte Salino

Source Externe : Le Monde
Date de publication : 05/11/2008


Période traitée : 2008-11-05
Inséré le : 05/11/2008 15:49