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Vrais danseurs et faux mannequins
Entretien
Chapeau : Rencontre au Théâtre de la Bastille Jean-Marc Adolphe (Conseiller danse au Théâtre de la Bastille), Gisèle Vienne et Etienne Bideau-Rey (Chorégraphes) à propos du spectacle
ShowRoomDummies.
Source : Théâtre de la Bastille (
http://www.theatre-bastille.com)
Apparence :
Etienne BIDEAU-REY chorégraphe
Gisèle VIENNE chorégraphe
Texte : Jean-Marc Adolphe : Gisèle et Etienne sont deux grands timides. Pas si timides que ça. Il sont les deux coauteurs de ce spectacle. Ils ne sont pas sur scène. Le titre du spectacle intrigue, attire. Le nom de la compagnie est incompréhensible : D.A.C.M. On ne sait même pas qui vous êtes, d'où vous venez ? On ne sait pas ce que vous cachez ou dévoilez de vous même avec ShowRoomDummies ?
Gisèle Vienne : L'intérêt que nous avons pour les corps artificiels (antropomorphes), vient de notre formation à l'école de la marionnette. Notre premier travail sur « Splendid's » de genêt fut une réflexion sur la dualité « vie-mort ». ShowRoomDummies c'est l'étude du rapport érotique que l'on peut avoir avec des mannequins (éléments du décor). Dans ce spectacle ce ne sont plus les poupées qui tendent vers l'humain mais les danseurs qui se calquent sur le monde des poupées.
Jean-Marc Adolphe : Je livre un plaisir personnel : cette saison vous êtes la seule compagnie française programmée dans la danse au théâtre de la Bastille. Cela m'amusait que cette chorégraphie émerge de deux auteurs qui n'ont pas de formation de danseur. Comment vous est venu ce projet ?
Etienne Bideau-Rey : Nous avons amorcé notre travail à partir de l'objet marionnettique en tentant de dépasser cette gestuelle et de mette en scène des êtres de chair. Il nous plaisais de retranscrire ce que l'on avait appris en cherchant à créer un écho de cet apprentissage dans une forme théâtrale avec de vrais danseurs. Bien sûr, nous ne pouvions pas montrer les gestes aux danseurs mais simuler, pour les guider, l'artificiel du mouvement.
Gisèle Vienne : Pour la musique de ce spectacle, Peter Rehberg a travaillé à partir de bandes sonores existantes. Nous procédons de même pour la gestuelle des danseurs. Nous élaborons la chorégraphie à partir de mouvements générés sur une palette d'effets inspirés de bandes musicales ou de films. Comme Peter nous tentons de jouer sur toute cette palette, nous exploitons les mêmes thèmes : réduction, amplification... Pour nous les effets sont des instruments de travail.
Paradoxalement le travail sur les mannequins amène la possibilité de travailler sur de vrais corps.
Jean-Marc Adolphe : Il reste beaucoup d'éléments de votre formation liés au travail de la marionnette. Ce qui m'a frappé en particulier c'est votre attention à la « présence de l'absence ». Vous nous parlez d'un travail sur la chair et en même temps tout cela est très désincarné ?
Etienne Bideau-Rey : Nous voulions étudier la présence des mannequins et trouver le lien entre les corps inanimés et les interprètes. Il nous parut évident de supprimer tout aspect psychologique. Nous avons souhaité créer un aller retour entre les interprètes et les mannequins.
Gisèle Vienne : Ce sont des poupées de résine mais nous avons la capacité de projeter de l'humain sur ces corps inanimés sans être dupes. Le texte de Sacher Masoch fut très présent tout au long du travail de mise en scène. La sensation érotique naît non pas des personnages désincarnés mais des personnages de chair.
Etienne Bideau-Rey : Le personnage de Sacher Masoch se met en scène tout en tenant les ficelles pour réaliser son désir vers cette femme. Tout demeure dans l'inassouvi. Le geste ne va jamais au bout, l'action s'arrête.
Jean-Marc Adolphe : Tout cela oscille entre fantasme et réalité ?
Gisèle Vienne : Toute la question est : comment inspirer un fantasme dans une réalité ? Il y a une impossibilité à mettre en scène son fantasme. C'est cette frustration que nous avons voulu donner à voir sur scène. En fait, on tente de rameuter ses illusions pour mettre en scène son fantasme. Dans ce sens, il y a effectivement du sordide dans cette mise en scène.
Etienne Bideau-Rey : Ce qui est très important pour nous dans l'approche de la manipulation c'est la nécessité du dérapage. Pour un interprète c'est très difficile de déraper mais dans la manipulation c'est ce qui fait la chair et la sensualité.
Jean-Marc Adolphe : Comment avez-vous travaillé cette matière sans être vous même sur scène ?
Gisèle Vienne : Il y a des tableaux et des thèmes qui nous servent de cadres. Dans ce cadre les interprètes ont pu improviser et ces improvisations nous donnèrent une nouvelle base vivante de travail.
Etienne Bideau-Rey : Au départ nous avions des idées assez claires de notre propos, mais nous souhaitions mettre en place des éléments qui n'allaient pas dans cette direction pour ensuite y revenir.
Gisèle Vienne : Nous voulions trouver pour les interprètes des mouvements qui soient en accord avec l'espace et les mannequins. Il nous fallait retrouver, entre les interprètes, des rapports humains qui puissent prendre place dans cet espace désincarné.
Etienne Bideau-Rey : Il nous fallait trouver comment cette gestuelle des danseurs pouvait devenir plastique.
Jean-Marc Adolphe : Il y a un espace très fort posé par les mannequins. Ils préexistent aux interprètes. Cela crée un espace physique très matériel. Par contre la lumière et la vidéo semble vouloir créer un contre espace très immatériel ?
Etienne Bideau-Rey : Nous avons tentés de faire que l'espace soit suffisamment simplifié pour que puissent émerger les accidents du geste. C'est un peu comme un allez-retour entre un alphabet simple et un univers mental complexe.
Gisèle Vienne : Les mannequins sont très narratifs, ils donnent une référence très urbaine au corps.
Etienne Bideau-Rey : La musique par exemple est d'une structure apparemment froide mais dans laquelle on peu imprimer de l'humour, du romantisme, des mélodies. Toute la question est : comment dans un espace ou il ne se passe rien peut-on faire émerger l'émotion. En fait l'émotion ressort de manière plus forte dans un cadre désincarné.
Public : Ce qui est réussi c'est ce jeu entre incarnation et désincarnation. Quelque chose de partagé, de pas du tout mental.
Jean-Marc Adolphe : Ce qui m'avait beaucoup saisi c'est la sensation d'un spectacle qui ne ressemblait à rien de déjà vu. Dans votre formation, qu'elles sont les formes d'expression qui vous ont marquées ?
Etienne Bideau-Rey : Bob Wilson par son jeu plastique à l'extrême.
Gisèle Vienne : Jan Fabre, dans son travail de plasticien. C'est une véritable demande de plasticien par rapport au spectacle vivant. Pierre Mounier nous a intéressé dans son travail sur le masque.
Souvent les spectacles de marionnette sont limités par la technique elle même. Elle devient souvent un but en soi.
Jean-Marc Adolphe : Comment êtes-vous arrivés à l'école de la marionnette ?
Gisèle Vienne : Dans cette école les élèves arrivent de tout bord et se retrouvent souvent dans un intérêt commun pour les arts plastiques et le spectacle vivant.
Public : Cindy Sherman vous a t-elle influencés ?
Gisèle Vienne : C'est quelqu'un dont nous connaissons bien le travail. L'érotique, le répugnant, le comique c'est l'attrait des poupées elles mêmes. Ce n'est pas propre à Cindy Sherman.
Jean-Marc Adolphe : Et dieu dans tout cela ? Et Heinrich von Kleist dans tout cela ?
Gisèle Vienne : C'est un danseur qui va voir un spectacle de marionnette et qui est jaloux de leur perfection. La perfection en fait c'est l'imperfection humaine. Les poupées sont des objets. Les danseurs sont beaucoup plus complexes et riches que les mannequins.
Quand les marionnettes sont trop bien manipulées cela m'ennuie. Ce que j'aime : ce sont les accidents de la manipulation. Pour les accidents les interprètes sont les plus forts.
Jean-Marc Adolphe : Que faire après cela ?
Gisèle Vienne : Nous sommes très intéressés par tout ce qui est monde de la robotisation. Nous voudrions travailler sur la désuétudes des formes robotisées actuelles, le décalage entre la science fiction et la robotique du quotidien.
Public : Votre travail avec Peter Rehberg ?
Gisèle Vienne : Nous avons beaucoup cherché ensembles. Il a beaucoup travaillé sur l'iconographie proposée par Etienne. Il a ensuite proposé des séquences musicales. Il intervient en live sur la musique au cours du spectacle.
Source Externe : Théâtre de la Bastille.
Inséré le : 08/10/2002 00:00