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Entre les guerres, les territoires de l'intime.

L'inattendu et le diable en partage.


Source : Théâtre de la Bastille (http://www.theatre-bastille.com)

Apparence :

Emmanuel DEMARCY-MOTA Metteur en scène
Fabrice MELQUIOT auteur

Texte : Fabrice Melquiot, un jeune auteur à découvrir au théâtre de la Bastille.

Le directeur du Théâtre de la Bastille, Jean-Marie Hordé, a voulu donner toutes ses chances à un jeune auteur, Fabrice Melquiot (30 ans), en présentant simultanément deux de ses pièces : L'Inattendu et Le Diable en partage, dans des mises en scène d'Emmanuel Demarcy-Motta. Deux pièces sur la guerre, qui ne sont pas des pièces de guerre : Fabrice Melquiot n'écrit pas sur les ruines, il parcourt « les territoires de l'intime », selon son expression. Le Diable en partage est né d'un voyage qu'il a fait en ex-Yougoslavie, cinq ans après la fin du conflit. II y a rencontré ceux qui sont devenus les personnages principaux de la pièce, Jorko le Croate et Elma la Musulmane, qui se sont aimés, puis séparés, à cause de la guerre. Dans Le Diable en partage, Jorko est serbe. La première scène le montre dans une prison militaire, où l'on essaie, à coups de trique, de lui faire comprendre qu'il est un traître parce qu'il ne veut tuer ni les Croates ni les Musulmans. «Oh Elma, dit Jorko, le diable, je l'ai vu. Perdu sur une route, des routes, dans les vallées, au bord de rivières où les caillots de sang ont remplacé les pierres, il marche comme au désert lorsqu'on a chaud, un mouchoir sur la tête et une canne qu'il fait tourner dans un bruit de vent cinglé, Elma, le diable s'est perdu, il demande son chemin à tous ceux qu 'il croise. Et à ceux qui savent il prend leur âme. Elma, mon souci, ma femme, j'ai peur d'oublier qui je suis. Peur que le diable me demande son chemin. Peur de mes frères. Ils me préparent un uniforme que je ne reconnais pas. »
Jorko, traître et déserteur. Il quitte son pays, pour aller en France via l'Italie. Elma reste avec ses parents, à lui et ses deux frères, peu à peu gagnés par la haine. Puis il reviendra, ils se retrouveront, comme des enfants à qui le ciel est tombé sur la tête et qui se disent qu'ils vont construire une maison sans fenêtres. Le Diable en partage est une pièce qui saute les ruisseaux. On y passe de Jajce aux trottoirs de Paris, du front aux jeux, des boîtes de nuit aux bottes boueuses, en des scènes où le temps et le style se chevauchent, avec une liberté de voyageur qui semble être la marque de Fabrice Melquiot.
L'écriture va de soi, au rythme d'images réinventées et de personnages revisités, entre deux départs. Sans doute faudrait-il moins d'esprit de sérieux que celui dont témoigne Emmanuel Demarcy-Motta dans sa mise en scène pour que Le Diable en partage respire à son souffle. Tout est tenu, et de très belle manière, dans la présentation de la pièce à la Bastille. Tellement tenu qu'on en vient à entendre un message -un de plus- sur la guerre, avec le lot de bonne conscience oublieuse et pénible que cela induit, quand il s'agirait de s'accrocher aux cheveux fous d'Elma et de Jorko, heureusement joués par Philippe Demarle et Corinne Jaber, qui tanguent sur le plancher de bois du décor, troué de trappes et de lumières blanches.
Une même rigueur étreint L'Inattendu, joué par Marie-Armelle Deguy dans la petite salle du Théâtre de la Bastille. Une femme seule, dont l'amant a disparu. Enfermée chez elle, elle vit des jours et des nuits à chercher au fond de fioles multiples le signe du retour de l'homme noir qui fut le sien, et qu'un fleuve lui a pris. Fabrice Melquiot visite une Afrique fantôme, l'exil d'une sensualité que la femme finira par retrouver, au terme d'une traversée des guerres du monde qu'elle part photographier. Drôle de femme, au verbe tranché, cru, imprécateur et injurieux, que Marie-Armelle Deguy empoigne avec une dignité farouche, dans un corps-à-corps qui nous fait croire que « la vie, c'est ce qui nous arrive quand on fait autre chose ».

Brigitte Salino



Source Externe : Le monde, jeudi 3 septembre 2002.


Inséré le : 04/10/2002 00:00