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Document : interviews de Fassbinder

Chapeau : Extraits d'interview de Rainer Fassbinder datant d'avril 76, année de la création de sa pièce Les ordures, la ville et la mort.

Source : Théâtre de la Bastille (http://www.theatre-bastille.com)

Apparence :

Rainer Werner FASSBINDER auteur
Pierre Maillet Metteur en scène

Texte : L'histoire se passe dans une ville, Francfort, ou encore « Sur la lune parce qu'elle est aussi inhabitable que la terre ». Une ville où se seraient rassemblés les représentants de tout ce que la société peut rejeter : putes, macqueraux, nazis, travestis, Juifs riches, handicapés, homosexuels... tous mis au même niveau. Une sorte de grande famille dans la ville. C'est une pièce qui n'est pas du tout sensuelle, les corps sont malades, enlaidis, il n'y a plus d'amour et plus de sexualité II y a des bribes, des restes de rapports humains. Les enveloppes sont là, mais les personnages sont à côté de leurs corps, de leurs visages. Des fantômes. Peut-être sont-ils déjà morts. C'est en tout cas un monde de destruction, une vision de l'enfer, que met en scène et en musique Fassbinder.
Les ordures, la ville et la mort est un opéra et un conte, qui repose sur la Musique des personnages, grandes figures et choeurs, qui semblent tous faits en Carton-pâte. Ainsi Roma, la pute, est tuberculeuse comme la dame aux camélias; son père, le nazi Müller, est tout entier dans la nostalgie des cabarets berlinois d'avant-guerre et de l'opérette allemande; le Petit Prince et le Nain sont dans l'univers du conte et de la Flûte enchantée; le Juif riche de Francfort ressemble au Maure de Venise; Marie-Antoinette, une autre pute est dans la tradition des chansons réalistes brechtiennes tout en oeuvrant en meneuse de revue; les clients qui paient les prostituées pour dire ce qu'on ne peut pas dire (sur les nazis, sur les juifs...) et afin que tout cela ne sorte pas de la chambre des putes, forment des chœurs orchestrés par les airs de la Traviata ou de Tristan et Yseult...etc...
Si les personnages de « Du sang sur le cou du chat », les figures sociales tolérées, meurent a la fin de la pièce, elles retrouvent dans cette ville, la lune ou l'enfer « des ordures, la ville et la mort », la minorité des intolérés.

Le scandale provoqué par cette pièce qualifiée à l'époque d'antisémite nous oblige à en parler et à apporter quelques précisions sur les causes et Ie sens de cette cabale.
Historiquement, Francfort est une ville qui a toujours eu une très forte communauté juive. A la fin de la guerre, les Américains ont voulu faire de Francfort une plaque tournante du commerce international. La reconstruction de la ville s'est mise en place et de nombreux postes-clés, comme une « compensation » tacite de la guerre, ont été octroyés à des personnes juives. Cela a inévitablement entraîné un nouvel antisémitisme. « Mes pièces de théâtre ont toujours été des réactions spontanées à la réalité –et cette pièce est une réaction spontanée a la réalité que J'ai trouvée à Francfort. » De plus, le personnage du Juif riche, sous certains aspects, était la copie d'un homme très éminent de la communauté juive de Francfort. C'est cette dernière qui a fait interdire la pièce.
Fassbinder parle et met en scène des gens et des sujets dont personne ne veut entendre parler. On sait mais on ne veut pas en parler. Nous savons aujourd'hui que le silence fait que le tabou reste entier, se prolonge et que la discrimination peut se reproduire. Le philosémitisme est de l'antisémitisme refoulé, retourné. La pièce a été interdite en Allemagne et en Hollande mais s'est jouée, avec semble-t-il un grand succès, en Israël et à New-York.
Le film « L'Ombre des anges », l'adaptation de la pièce au cinéma, réalisé par Daniel Schmid, (en collaboration avec Fassbinder qui signe le scénario, joue lui-même un rôle dans le film et emmène dans l'aventure la quasi-totalité de son équipe habituelle, tant au niveau des acteurs que des techniciens), déclenchera lui aussi une polémique en 1977 bien qu'il ne sorte que dans deux salles à Paris.
A ce propos, nous joignons l'article de Gilles Deleuze et celui de Daniel Schmidt parus tous deux dans le monde, ainsi que la prise de position de R.W Fassbinder.

Je pense qu'il vaut mieux discuter de ces choses, elles deviennent alors moins dangereuses, moins angoissantes que si l'on continue à ne pouvoir en parler qu 'en chuchotant.

En outre, ce n'est quand même qu'une pièce de théâtre. Et il faut bien qu'on ait la possibilité d'aborder un thème d'une manière dangereuse, peut-être contestable, et pas seulement en avançant à couvert ; sinon ce qu 'on fait est encore une fois aussi mort que tout le reste dans le paysage théâtral allemand. Plus rien de vivant ne s'y produit : rien que des gens gentils, sympas, et rien que des gens qui veulent plaire. A long terme ce n' est pas possible.

(R.W.Fassbinder extraits d'interview. Avril 1976)







Source Externe : Extraits d'interview avril 76.


Inséré le : 02/10/2002 00:00