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Le massacre de Valparaiso

Valparaiso.


Source : Théâtre de la Bastille (http://www.theatre-bastille.com)

Apparence :

Don DELILLO auteur
Thierry de PERETTI Metteur en scène

Texte : Des voix amplifiées, des sons désordonnés, un écran vidéo géant en fond de scène avec images tout ensemble banales et saisissantes, historiques et anonymes ; un vélo d'appartement dans un coin, des acteurs qui gueulent, un éclairage crépusculaire façon boîte de nuit ou restaurant à la mode... Qu'est-ce qu'il reste de « Valparaiso », la première pièce créée en France du romancier américain contemporain Don DeLillo, quelques heures seulement après sa représentation ? Pas grand-chose. Des bribes de mots, des sensations confuses, les éclats tapageurs et vains de la mise en scène top et toc, pleine de tics et de trucs du branché Thierry de Peretti. Et le souvenir lancinant, aussi, de l'anecdote mille fois répétée tout au long du spectacle et qui en devient l'évident - sinon puissant - nœud dramatique : un certain Michael voulant aller, par avion, à Valparaiso dans l'Indiana se retrouve, par mégarde, à Valparaiso au Chili.
Il n'y aurait pas là de quoi fouetter un chat, si les médias ne s'emparaient goulûment, dans la pièce, de ce ridicule non-événement et si notre mollasson Michael, à force de raconter sa misérable mésaventure, ne finissait par en faire un périple initiatique. Jusqu'à ne plus pouvoir se passer de ces journalistes de radio, de télé, à qui il ne cesse de se confier, dût-il au passage détruire son couple... Le curieux objet scénique de Don DeLillo ne se contente pas de dénoncer le pouvoir cannibale des médias dans nos sociétés hystérisées par la fringale de communication ; ce que suggère cruellement Valparaiso, c'est notre propre dépendance par rapport à ces médias-là, combien nous avons besoin de leur regard pour nous définir, nous retrouver, comment finalement nous ne pouvons plus vivre sans eux. Ils sont devenus l'œil de Dieu, qui nous juge et nous modèle.
Sans doute la pièce du grand auteur d' « Outre-monde » est-elle plus retorse que ce que l'on voit dans le spectacle signé Peretti. Croyant faire audacieuse œuvre contemporaine - alors qu'il ne recopie que les tics expérimentaux d'une certaine avant-garde américaine des années 70 -, le metteur en scène casse constamment le texte à coups d'effets plastiques et sonores. On en perd peu à peu alors l'absurdité inquiétante, l'angoisse rampante, quasi kafkaïenne. Et ce n'est pas la traduction, banale et sans aspérités, qui fera ici retrouver l'écriture énergique et violente du romancier américain ; un auteur qui brasse les genres, les styles, décrypte la société où nous vivons, ses scandales, ses hypocrisies, ses terrorismes, avec une rage, une folie qui se communiquent étrangement à ses lecteurs.
Le jeu des acteurs, sans profondeur, sans ambiguïté, artificiel et tape-à-l'œil, n'aide guère non plus à installer la pièce dans ces zones de mystère et de non-dit qui font la qualité, la grâce imperceptibles et essentielles d'un spectacle. On s'arrête ici constamment à la surface des mots, des idées, des impressions. Manque de maturité du metteur en scène ? Ou volonté de prendre le texte au plus facile, au plus racoleur ?
Parce que le théâtre est tout à la fois éclectique et toujours identique, on peut aller admirer - a priori dans un tout autre genre - l'admirable travail du comédien belge René Hainaux. Dans « Le Vieil Homme rangé », de Jean-Pierre Dopagne, classique face-à-face d'un vieux père et de sa fille, il donne, quant à lui, à un rôle sans grand relief une présence, une densité, une étrangeté étonnantes. Comme si on l'avait toujours connu, comme s'il était un être familier, et pour jamais inapprochable et lointain. Ange et diable. D'une profondeur abyssale, dans un texte plutôt calme. Fou dans le raisonnable. Le théâtre se nourrit et s'enrichit sans fin de ces hauts, de ces bas.

Fabienne Pascaud.



Source Externe : Télérama 5 Juin 2002


Inséré le : 12/09/2002 00:00