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Near death Experience
Valparaiso.
Source : Théâtre de la Bastille (
http://www.theatre-bastille.com)
Apparence :
Don DELILLO auteur
Thierry de PERETTI Metteur en scène
Texte : Après Koltès, Thierry de Peretti se confronte avec talent à l'univers de l'américain Don DeLillo. Une vertigineuse plongée au cœur des mystères du corps et de la technologie.
Dans son roman « White Noise (Bruit de fond) », Don DeLillo raconte l'histoire de « la grange la plus photographiée d'Amérique ». Depuis la route, tout le monde s'arrête pour la prendre en photo, mais personne ne va jamais la visiter. « Nous ne sommes pas ici pour enregistrer une image, mais pour en consolider une », constate sur place l'un de ses personnages en assistant au défilé des touristes.
Dans « Valparaiso », Michael Majeski, le personnage central de la pièce de Don DeLillo, est, d'une certaine façon, la forme humaine de cette grange, un homme devenu le plus étrange des phénomènes médiatiques. Lui, qui n'est qu'un banal homme d'affaires, s'ap-prête à faire le plus anodin des voyages, à se rendre à une réunion de travail à Valparaiso, Indiana. Mais voilà, il existe plusieurs Valparaiso, un dans l'Indiana, un en Floride, un au Chili. Pris au piège d'une homonymie dont Don DeLillo aime faire le nœud de ses intrigues, notre voyageur se fait balader de l'une à l'autre de ces destinations, ne saura finalement jamais vers quel Valparaiso il fut conduit. A son retour, rien n'est plus comme avant. Il devient un sujet de reportage que les médias s'arrachent. Les journalistes, les équipes télé envahissent sa vie, décortiquent la moindre parcelle de son histoire personnelle.
Projeté au cœur de ce que l'on serait tenté de considérer comme le pire des acharnements médiatiques, le héros de Don DeLillo, contre toute attente, s'abandonne, se livre sans restriction au jeu sadique de ses intervieweurs. Il semble n'avoir d'autre désir que celui de se laisser emporter par la tourmente de cette mécanique bruyante, pour l'épouser à l'unisson et ne plus faire qu'un avec elle. « En gros, l'interview a commencé quand votre père a sauté votre mère par une soirée pluvieuse du mois de mai ». Dans sa brutalité, la précision apportée par l'un des enquêteurs nous conforte, DeLillo nous entraîne avec « Valparaiso » vers un récit qui s'apparente à celui d'une « near death experience ». La tentative d'un homme, arrêté entre la vie et la mort, de se remémorer son histoire personnelle, de choisir d'en faire l'offrande pour la mêler au bruit du monde, pour disparaître et s'y dissoudre dans une osmose intime.
Thierry de Peretti trouve en Don DeLillo le digne continuateur des problématiques koltésiennes avec cette première création française de « Valparaiso » —après avoir monté « Quai ouest, Sallinger et Le Retour au désert » de Bernard-Marie Koltès. « Là encore, il s'agit, comme chez Koltès, du parcours de quelqu'un qui s'aventure sur un territoire qui n'est pas le sien. Il le découvre, le pénètre, fait le choix de l'affronter au risque d'être détruit par lui comme on peut être absorbé par l'infini mystère d'un trou noir. Mais, à la différence d'un travail sur Koltès pour lequel on peut toujours revenir à Brecht, avoir à sa disposition une somme d'écrits et un énorme appareil critique, porter à la scène Don DeLillo semble un saut dans le vide. Ecrite en 1999, Valparaiso est sa troisième pièce, la deuxième parue aux Etats-Unis, la première traduite en français ; pour ce qui concerne l'auteur, on dispose de très peu, presque rien sur le romancier, et sur son théâtre encore moins ».
Pour tenter d'approcher l'énigmatique - à l'image du héros de sa pièce - Don DeLillo, Thierry de Peretti et son équipe ont dû arpenter le seul territoire qui rend compte de l'oeuvre de l'auteur d' « Outremonde », celui des pages d'Internet avec leur lot d'imprécisions, de rumeurs et de fantasmes invérifiables. Pour finir, ils réussissent à entrer en contact avec lui pour confronter, dans d'interminables conversations téléphoniques, les désirs du metteur en scène et ceux de l'écrivain.
A travers l'étonnant parcours de son héros, Don DeLillo s'interroge avec « Valparaiso » sur un démontage du réel, une mise en pièces du monde. Pour donner le cadre de l'expérience proposée, Thierry de Perreti a choisi de ramener la cage de scène du théâtre de la Bastille au plus simple des espaces. Un cube, une chambre immense aux proportions parfaites dont l'une des parois est un gigantesque mur de projection d'images ; le sol nu est dominé par un plafond porteur d'un réseau circulaire d'éclairages qui évoque celui que l'on découvre allongé sur la table d'un bloc opératoire. De l'intime confidentialité de la première interview jusqu'à l'apothéose finale en forme de show télévisuel, chaque étape de la montée en puissance médiatique de Michael Majeski est une progression dans le virtuel où de Peretti questionne le théâtre à travers les technologies les plus avancées.
Trouvant ses références chez David Lynch et Cronenberg, utilisant l'ordinateur et la vidéo pour démultiplier la présence de ses acteurs, relayant leur voix par des micros, Thierry de Peretti tisse entre eux et la virtualité les liens charnels de leur asservissement à l'univers des machines. Tout autant, il est capable de faire appel aux plus traditionnels des effets, le contre-jour et l'ombre chinoise, pour incruster en direct ses personnages dans l'écran ou, en les plaçant sous des douches de lumières, leur donner l'étonnante irréalité des hologrammes. Un jeu qui relève avec brio le gant des aspirations de DeLillo, rassemble, en une même matière mutante, et la chair et l'électronique.
Au départ, protégés par notre statut de spectateur, tenus sagement à l'écart d'une action qui ne se concentre que sur la scène, nous constatons que notre situation de voyeurs de l'ombre est petit à petit remise en cause par les incursions d'un spectacle qui se déplace au plus près du public, vient jusque dans la salle. Finalement, sous des lumières semblables à cette neige qui couvre le silence des écrans de télévision, nous serons définitivement désignés comme les participants à part entière du cabaret talk-show qui clôt la pièce. Mais là encore, tout bascule. Un chauffeur de salle, en habit de maître de cérémonie, nous précise en préambule qu'il n'est pas question de nous abandonner au plaisir de celui qui assiste à un reality-show. Pas question d'applaudir. Ici, les applaudissements sont préenregistrés. Alors on vacille un peu plus. Quel peut donc bien être notre rôle ? Sommes-nous partie prenante de l'expérience en cours ? Risquons-nous, à l'image du héros, de nous dissoudre dans ce magma médiatique qui nous entoure de toutes parts ?
Au lendemain de notre interview, Thierry de Peretti prenait l'avion pour New York afin d'y rencontrer Don DeLillo et lui faire partager de vive voix les résultats du travail engagé. Un voyage dans lequel il s'engageait avec, au cœur, le secret espoir de réussir à le convaincre de venir à Paris, pour qu'il puisse vérifier par lui-même l'état de l'avancement des travaux.
Patrick Sourd Photo Jacques Brassart
Source Externe : Les Inrockuptibles 12-18 Juin 2002
Inséré le : 12/09/2002 00:00