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Thierry de Peretti Au lointain
Valparaiso
Source : Théâtre de la Bastille (
http://www.theatre-bastille.com)
Apparence :
Don DELILLO auteur
Thierry de PERETTI Metteur en scène
Texte : Il pourrait jouer Puck. Il en a la légèreté et on ne sait quoi de têtu, de tenace, de solide, qui filtre à travers le regard profond et la silhouette, fine, musclée, sans gras. Un athlète à la Peter Pan qui fait merveille sur les plateaux, vif, mobile, précis. Et qui s'échine à mettre en scène, à chercher les justes harmoniques, à donner à l'encre des poètes sa traduction idéale. Il est épuisé ce jour-là, Thierry de Peretti. Dernières nuits à travailler à ce nouveau spectacle, cet étrange objet qu'est « Valparaiso », pièce de Don DeLillo écrivain new-yorkais d'origine italienne qui domine depuis plus de trente ans la scène littéraire américaine : depuis « Americana », 1971, traduit vingt ans plus tard en langue française... Don DeLillo, une légende de soixante et quelques années, un type rugueux et ultrasensible qui écrit sec et ample et qui renvoie les lumières criardes et les ambiances blafardes d'un monde dans lequel il est tout entier et qu'il rejette viscéralement en même temps. Un continent d'encre et de larmes, DeLillo, l'écrivain par excellence. Celui qui a souci de disparaître...
Thierry de Peretti, révélation théâtrale du syndicat de la critique l'an dernier pour sa mise en scène du « Retour au désert » de Bernard-Marie Koltès, ne pouvait pas ne pas croiser un jour Don DeLillo. Il y a là quelque chose d'évident, d'étrange. Et l'écrivain si sauvage, si rétif, l'a compris. On le devine. Ils ont échangé des fax, des mails, ils se sont parlé au téléphone. Et ce week-end, à peine son spectacle lancé sur le plateau du Théâtre de la Bastille, Puck-Peretti s'envolera pour les Etats-Unis avec son ami Patrice Spinosi, dramaturge, pour rencontrer DeLillo... La fièvre du travail des derniers réglages, des derniers filages, des derniers détails, la fièvre redouble...
Trois fois Peretti a mis en scène Koltès. « Quai Ouest, Salinger, l.e Retour au désert ». Une initiation. Il en convient. Lui, l'ancien élève hvperdoué du cours Florent et le familier, naissance oblige, des rencontres de Haute-Corse organisées par Robin Renucci, s'il a eu un maître, c'est l'auteur de « Dans la solitude des champs de coton ». C'est ce jeune homme fauché trop tôt et que la génération de Thierry de Peretti n'a pas connu. N'a connu qu'à travers les spectacles, ceux de Patrice Chéreau notamment, mais ceux qui sont venus ensuite aussi, Bœglin, Nichet. C'est par l'encre que Peretti connaît Koltès. Alors, évidemment, aller à New York rencontrer Delillo, cela a de quoi le troubler et lui donner des ailes. « Une transe légère et légèrement érotique », demandait Antoine Vitez à ses acteurs du « Soulier de satin » de Claudel. C'est un peu cet état-là. Et tout se tient : Peretti a fait partie des comédiens qui ont l'ait renaître « Le Soulier » dans le maquis saturé d'odeur de la Haute-Corse... Claudel, Delillo, c'est un peu loin. Mais...
« Don DeLillo, dit Thierry de Peretti, c'est un peu comme Marcel Proust. Il y a la recherche, c'est là. Et l'on sait qu'un jour on y passera. J'avais entendu parler de lui et j'ai tenté de lire Outre-monde. Mais je n'arrivais pas à pénétrer dans ce texte, dans cette langue. Je demeurais au seuil. Et puis un jour, quelque chose s'est ouvert... »
Lorsqu'il apprend qu'une pièce de l'auteur de « Chien galeux et Libra » va être publiée, il se précipite. « J'ai pris les droits avant même de l'avoir lue, avant même d'en connaître la structure, la forme, le thème, je savais qu'il y aurait là matière à réfléchir, matière à théâtre ». Rien de désinvolte dans ce geste. Au contraire. Une intuition. Jean-Marie Hordé, directeur du Théâtre de la Bastille, après avoir accueilli l'an dernier les représentations parisiennes du « Retour au désert », avait donné carte blanche à Thierry de Peretti pour qu'il monte ce qu'il voulait. « Difficile, évidemment. Après Koltès. Vers qui aller ? Où pouvais-je trouver une écriture qui m'en apprenne et sur le monde et sur le
théâtre ? » se demande-t-il tout haut... « Et lorsque j'ai lu Valparaiso j'ai su que j'avais eu raison. Comme ses romans, cette pièce, qu'il a écrite en 1999, est impressionnante par sa profusion même, par ce qu'elle possède de discordance intime. Elle n'est pas cadrée, elle tient du cauchemar éveillé et elle est à la fois politique, métaphysique, mystique... elle est proliférante. La syntaxe est légèrement luxée et traduit la frénésie de la pensée à l'œuvre dans ce texte. »
II en parle bien. Comme il admet sa panique. Ce mélange d'ardeur, d'enthousiasme et de peur profonde qui vous saisit devant un texte de telle nature quand il faut le « mettre en scène ! » « La pièce est très noire mais très brillante », souligne Thierry de
Peretti, artiste ancré dans son temps et pour lequel musique, vidéo, cinéma sont des référents familiers. Et pour « Valparaiso », qui saisit au passage la question de la télévision, du plateau de télévision, tout cela va lui servir. Quand Don DeLillo lui-même résume sa pièce tout a l'air simple : « Un homme se prépare à un banal voyage d'affaires vers une ville dont le nom est commun à deux ou trois villes du pays et trois ou quatre autres dans le monde. »
« Valparaiso ». De quoi rêver. DeLillo note qu'il y pensait huit ans auparavant et qu'il avait commencé à travailler mais « ça n'allait pas très bien ». Il se lança dans un roman (Body Art certainement). Cinq ans. Et il revint à cette pièce qui n'avait pas de titre. Et soudain il vit « la pièce comme à travers du cristal ». Et d'ajouter : « Soudain je la vis, nette. » Tout le processus mystérieux de la création est là. Toute cette étrange alchimie qui va du rien à la densité, du vide au plein, de l'absence à la présence. Un peu les thèmes à l'œuvre dans Valparaiso, au fond. Car, comme tout grand écrivain, à travers romans, intrigues complexes, personnages très élaborés, Don Delillo cherche « le livre », tel un Mallarmé du Bronx au XXIem siècle. « Je dis une fleur et c'est l'absente de tout bouquet. » Je dis Valparaiso et je suis en Indiana, en Floride ou au Chili.
Armelle Héliot.
Source Externe : Le Figaro 31 mai 2002
Inséré le : 12/09/2002 00:00