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"Valparaiso" terre et pièce de contraste

Valparaiso


Source : Théâtre de la Bastille (http://www.theatre-bastille.com)

Apparence :

Don DELILLO auteur
Thierry de PERETTI Metteur en scène

Texte : L'auteur américain Don DeLillo, connu surtout par ses romans, a aussi écrit quelques pièces de théâtre.

Thierry de Peretti met en scène, avec vigueur, « Valparaiso » au Théâtre de la Bastille.

Une fiction sous forme de puzzle qui nous entraîne dans la rhétorique des « reality shows ».


Images et sons à tous les étages avec Don DeLillo. Et mitraillage de paroles, comme s'il voulait nous faire partager ce paradoxe qui l'obsède : attention, les abus du verbe abrutissent. Et pourtant, le mot reste liberté. Cet écrivain de soixante-huit ans - depuis sa naissance dans le Bronx (New York) - est certainement l'un des auteurs américains les plus percutants de sa génération.
Il a une douzaine de romans à son actif, depuis « Americana », en 1971, jusqu'à « Body Art » l'an dernier (édités en France par Actes Sud), et deux ou trois pièces de théâtre. Une seule, « Valparaso », est traduite en français. Le jeune Thierry de Peretti la met en scène, actuellement au Théâtre de la Bastille à Paris. Et c'est passionnant, même si ce n'est pas toujours audible.
Pourquoi « Valparaiso » ? Michael Majeski (Thibault de Montalembert dans le rôle) est un cadre d'entreprise. Il doit prendre un vol pour « Valparaiso », une ville de l'Etat d'Indiana. Il a un peu la tête ailleurs. Ne pense pas à vérifier quoi que ce soit, ni à se soucier de l'existence d'autres « Valparaiso » sur le territoire des Etats-Unis, notamment en Floride. Finalement, il se retrouve au Chili, à la suite d'une succession d'erreurs anodines mais qui, pour lui, vont être source d'un autre voyage. Médiatique celui-là, à son retour. Parce que depuis quelques années, nos sociétés se délectent de ce genre d'histoires « extraordinaires ». Elles nourrissent les plus basiques instincts des « reality shows », en Amérique comme ailleurs.
Michael est donc repéré par les producteurs d'une série télé à la mode. Il est cerné. Il devra s'expliquer en public. Jusqu'à déballer sa vie intime. Jusqu'à entraîner sa femme dans cette aventure. Les enquêteurs/producteurs de ces émissions sont sans pitié avec leurs proies. « Faut qu'ça saigne » pour l'Audimat. Et de Peretti ne recule devant rien pour nous le faire comprendre.
Malaise. « Valparaiso » commence par un grondement immense. Dans le noir de la salle. Puis, sur un grand écran, défilent des images où l'on aperçoit des extraits de films : l'assassinat de J. F. Kennedy (référence à « Libra », un livre de DeLillo des années 80) ou encore un homme qui recouvre sa tête d'un sac en plastique comme pour une tentative de suicide. Devant l'écran, dans un faux contre-jour, une femme pédale comme une folle sur un vélo d'appartement. Bien vite, c'est au tour du héros Michael qui, dans une économie de décor qui restera permanente pendant toute la pièce, est interrogé sur sa vie, son voyage, par des « journalistes ». Sa femme Livia (Lena Breban, excellente) l'est aussi. C'est comme cela que se construisent les scénarios d'un grand show télé.
L'anecdote « Valparaiso » n'est que prétexte pour Don DeLillo d'échafauder une rhétorique de la médiatisation tout à fait convaincante, à défaut d'être vraiment originale. Les failles de la vie de ses personnages sont jetées en pâture, à la fois aux téléspectateurs imaginaires de sa fiction, et au public ici bien réel de la salle de la Bastille. Comme à son habitude, il brouille les pistes : pourquoi cette erreur de destinations ?
Pourquoi ces enquêtes de vrais-faux journalistes ? Ce couple est-il si banal que cela, ou plein de secrets inavoués, inavouables ? Sacré puzzle à reconstituer... Thierry de Peretti y jette toute sa fougue.
Il provoque des déflagrations de musiques et de mots (les voix sont sonorisées), force les images de ce monde où l'on aime autant voir qu'être vu, joue avec les technologies d'aujourd'hui. Il se garde de justifier tous les indices d'une fiction qui flirte avec la réalité du direct télé comme avec les outils de la... science-fiction. Une façon de créer le malaise. Réussi.

Jean-Pierre Bourcier



Source Externe : La tribune 17 juin 2002


Inséré le : 12/09/2002 00:00