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Carte blanche à Patricia Allio







1)Quel fut le détail vécu, lu ou vu qui déclencha l'idée de votre création ?

La lecture, en août 2000, des lettres « asilaires » de Samuel Daiber dans le livre noir Ecrits bruts, en particulier le passage « l'Home, La Feme L'Enfant Chassent L'Home Fort. La Feme Faible L'Enfant Fou.s.x.rx.Rx..Le Fils de l'Home La Fille de la Feme. Le Fil de l'enfant chachassent Le Fils de l'Home Fort. La Fille de la Feme Faible, le Fil de l'enfant Fou. s.x.rx.Rx : -etcs.x.rx.


2)Si votre projet prend pour départ une écriture, qu'est-ce qui déclencha le choix de cet auteur ?

Je crois qu'une écriture nous appelle et nous transperce comme un être. Certaines langues nous animent, nous réaniment et nous sortons alors d'une lecture transfigurés et énamourés. Dans une oeuvre, on rentre toujours par un rythme, un mot, une phrase, qu'on incorpore et qui devient
une ritournelle, une vision obsédante. A travers cette suite filiale folle de Samuel Daiber, c'est le fil de l'enfant fou que j'ai tissé, pas si loin de l'enfant suicidaire du film Allemagne année zéro, réalisé dans ces mêmes années par Rossellini. Cette lettre de 1954 m'est apparue de plus en plus comme un poème tragique moderne où dans la langue travaillent, en la déconstruisant, des couches de mémoire : langue immémoriale du milieu du XXème siècle, écho des brisures de l'histoire individuelle et collective, qui ne peut s'exprimer que par le saccage de la langue maternelle. Langue de la catastrophe, toute secouée, toute brisée, en lutte avec le « muetisme », proche du charabié d'Antonin Artaud. Errance biblique où résonnent les psaumes de David, les plaintes dans Ordet de Dreyer, ou les lamentations des amants séparés dans le Purgatoire de Dante. Le fil de l'enfant fou a rejoint mon obsession onirique du labyrinthe, renforcée par la découverte et l'étude minutieuse de la langue manuscrite, qui m'ouvrit alors au palimpseste et me transforma en herméneute avec l'équipe de sx.rx.Rx.

3)S'il s'agit d'une écriture non théâtrale, comment la traitez-vous pour qu'elle soit langue de théâtre ?

La « langue de théâtre » n'existe pas En soi mais seulement pour « j'ouir » pour reprendre le bon mot de Carmelo Bene. Si le théâtre a bien à voir avec sa racine grecque theatron, dérivé de thea, il désigne l'action de regarder, la contemplation et par dérivation, il est aussi le lieu d'où l'on voit, alors il faut s'attacher à faire visionner la langue, c'est-à-dire à faire voir mais aussi entendre l'écriture. Ce qui doit devenir indissociable. Daiber est un hors-la-loi de la littérature qui nous prie de lire ce qu'il ne parvient « pointement à écrire ». J'ai pris ce commandement à la lettre si j'ose dire en adoptant le point de vue de l'écriture en train de se faire, c'est-à-dire du processus. L'incorporation et l'actorialisation de cette langue insensée par Didier Galas participe de la théâtralisation qui questionne les frontières de l'irreprésentable comme de l'innommable. De plus, du fait même que Daiber écrive du point de vue des morts, puisqu'il demande à être ressuscité, « ressuscitadé, ressuscitationné », elle est naturellement langue de théâtre... ce dernier n'a-t-il pas en effet pour fonction essentielle de tisser les liens entre le visible et l'invisible ? les morts et les vivants ? Qu'est-ce qu'un moi qui parle et se pense mort, sinon un damné ? D'où ça parle quand je ne suis plus là ? Tout ce que montrent admirablement les créations du Théâtre du radeau.

4)Quel est le fil rouge de votre adaptation scénique ?

Le fil de l'enfant fou ! le désert où s'expérimente la jubilation de l'écriture qui devient alors un véritable acte de résistance tourné contre toutes les forces oppressives qui le broient, une écriture qui s'inscrit à l'intérieur de la pulsion de mort . L'autre point, c'est le renversement ou le glissement du point de vue : faire en sorte que le spectateur se découvre sujet/objet d'observation, qu'il se sente peu à peu plus enfermé que l'auteur, par exemple en réalisant la pauvreté et l'étroitesse de son usage coutumier du langage. Le palimpseste, doublé d'un creusement perspectiviste, ainsi que le dispositif de la chambre chinoise du philosophe John Searle fonctionnent comme des « matrices » oniriques et esthétiques que je souhaite articuler davantage à un théâtre conçu comme un dispositif de haute-surveillance.


5)A quels moyens faites-vous appel ?

Il faut traduire tout cela en termes d'espace et de temps, bien sûr. sx.rx.Rx joue beaucoup sur la rencontre du temps filmique et du temps de la représentation. Ce qui nourrit cette rencontre, outre la forme du palimpseste, ce sont aussi les réflexions sur le processus. Avec Béatrice Houplain, scénographe et Guillaume Robert, plasticien et vidéaste, nous avons travaillé jusqu'à présent dans l'optique d'un espace camisole, en direction d'une représentation abstraite de l'espace schizophrénique. L'utilisation de la vidéo est centrale, ainsi que la création lumière de Joël L'Hopitalier. La création et le dispositif sonore quadriphonique de Core dump permet d'intégrer les spectateurs dans ce monde démiurgique et d'articuler l'espace mental fantasmé de l'interprète avec l'espace de représentation. Je souhaite de plus en plus sortir de mon propre enfermement ( !) dans ce que Deleuze a appelé un espace strié (« point ligne rang position, lignel, rangel, positionel » comme dit Daiber) dont le modèle s'aaproche de la maille ou de deux séries de parallèles. Je voudrais désormais m'approcher d'un espace lisse, ouvert à la variation continue, où s'ouvrirait davantage le champ du jeu et de l'insolente folie, c'est l'endroit le plus juste pour rendre compte de ce qui se passe
le plus juste pour rendre compte de ce qui se passe dans ce type d'écriture, cela engage nouvellement les liens de la pensée, du language et du corps.


6) Le projet s'inscrit-il littéralement ou métaphoriquement dans le contexte de zociété dans lequel vous vivez ?

Nous vivons dans une société malade qui génère solitude et malheur, où les individus sont broyés et pour la plupart désespérés. Le langage s'est vu de plus en plus réduit à sa dimension fonctionnelle de communication, la société disciplinaire survit et coexiste avec une redoutable société de contrôle qui asservit les esprits et détruit le désir comme la raison d'être. Nous sommes emmurés individuellement et collectivement dans un monde préfabriqué. sx.rx.Rx interroge ces mécanismes de l'aliénation, en renversant l'approche maladive de la folie et en réactivant les liens de continuité entre la folie et la normalité. La folie créatrice est bien une expérience de liberté. En insistant sur la productivité de la folie et la reviviscence éprouvée grâce au pouvoir germinatif de la parole, sx.rx.Rx s'inscrit poétiquement et éthiquement dans une forme de résistance à une organisation sociale mortifère.


7)Qu'est-ce que vous détestez sur un plateau de Théâtre ?

Les acteurs qui crient ou déclament sérieusement, en particulier les acteurs français.
L'idéologie ou la bien-pensance, de gauche comme de droite, le pire étant le théâtre ouvertement humaniste. Ma prochaine création à partir de Blood and guts in high school de Kathy Acker s'appellera La vie est obscène, il faut l'interdire. La résistance est nécessairement par-delà bien et mal.


8)Qu'est-ce qui vous fait fondre ?

Quand on ne sait pas si c'est fini ou si ça a commencé, les mouvements imperceptibles, les révélations « épidermiques », les moments de perte où l'illimité se fait chair, toutes les sortes d'incertitudes et de surprises.

9)Quelle est la relation que vous souhaitez installer avec le public ?

Ca a à voir avec l'émotion ambivalente, le doute, l'écart, la suspension, le paradoxe, j'aime l'image du théâtre comme salle de réanimation, mais il n'y a pas qu'un seul chemin, la caresse ou le murmure peuvent réanimer aussi bien que l'électrochoc.

10)Quel est le rôle que doit idéalement jouer le Théâtre pour vous dans une société contemporaine ?


Maintenir ou créer des espaces-temps communs d'incertitude qui fissurent les représentations sédimentées de nous-même et du monde.

11)Qu'appréciez-vous le plus dans la nature humaine ?

Qu'elle n'existe pas... vive la performativité !

12)Comment voyez-vous votre monde ?

« La formule du nouveau monde habitable est celle du Nanomonde dont la prémisse est la structure anagrammique suivante :
nomade = monade
Nomade = monde +a
Monade = monde +a
Nanomonde = monde +a + non (négation).
La négation prononcée conduit à l'ascétisme féminin (nonne) ou à la grand-mère en italien : nonna, sagesse nonagénaire. Ce qui réouvre la dimension monacale initiale, en version féminine : la nonne qui chapote le nanomonde est proche du moine qui est au fondement de la monade.(monas, monos : un) La négation, prononcée nonne, ou nonna (grand-mère) est la sagesse qui s'ajoute à la rencontre du nomade et de la monade.
Le redoublement de « monde + a » contenu dans le nanomonde fait que l'on a deux a (2 za) qui donnent Zaza. La conclusion au féminin dépend d'un second moment de formalisation : on remplace la variable a par la variable n : on a alors deux n ( 2 zen), ce qui donne zenzen. Deux n + 2 a = Nanamonde : le Grand Tout ! le grand Trou ! le Big-Bang...
Du zaza au zenzen, du zozottement au Tao, il n'y a donc qu'un pas qui nous mène au Nô du naNômonde et au Bigbang du nanamonde. »


Patricia Allio


Source Texte : Théâtre de la Bastille

Genre : entretien
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Patricia ALLIO (Metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Bastille - http://www.theatre-bastille.com

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