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Jean-Luc Lagarce, notre Tchekhov. Le Monde Lundi 19 Novembre.
Jean-Luc Lagarce, notre Tchekhov
Jean-Luc Lagarce, mort du sida en 1995, à l'âge de 38 ans, est l'auteur de théâtre du XXe siècle le plus joué en France. A en croire le site dev.lagarce.net, douze de ses vingt-cinq pièces ont été jouées en novembre et sept le seront en décembre. Son oeuvre est traduite en vingt-cinq langues. Il est vrai que 2007 - 50e anniversaire de sa naissance - est l'année Lagarce.
Au Théâtre de la Bastille, à Paris, la jeune compagnie Les Possédés et son metteur en scène Rodolphe Dana donnent Derniers remords avant l'oubli. On peut voir au Théâtre de la Cité internationale Juste la fin du monde, mise en scène par François Berreur, sans doute la pièce la plus jouée cette année, qui figure au programme du bac et doit entrer au répertoire de la Comédie-Française en 2008. Ces deux spectacles sont en tournée. Et Hervé Pierre, de la Comédie-Française, doit reprendre, les 21, 22 et 23 novembre, au Théâtre du Vieux-Colombier, à Paris, Le Voyage à La Haye, mis en scène par François Berreur.
On évoque souvent Tchekhov à l'occasion de telle ou telle pièce de Lagarce, et en particulier Derniers remords avant l'oubli, qui rassemble d'anciens amis, un dimanche, dans une maison à la campagne. Ils ont la quarantaine, Pierre y habite. Auparavant Hélène et Paul y ont vécu avec lui, et ils en sont copropriétaires. Le couple s'est séparé, ils ne se voient plus, et s'ils sont venus, chacun avec son nouveau conjoint, c'est parce que Hélène voudrait vendre la maison par besoin d'argent.
Chacun des deux hommes a aimé Hélène, qui les a quittés. Tous les non-dits, les mensonges, les tromperies, les faux-semblants, les ratages ressurgissent. Anne, la femme de Paul, Antoine, le mari d'Hélène, essayent de résister à cette atmosphère délétère et conflictuelle, ce passé auquel ils n'ont aucune part. Ils font tache et en sont conscients.
A la fin de cette journée de retrouvailles, ce qui n'a pas été dit est irrattrapable et ce qui a été dit est irréparable. Les comédiens, nés dans les années 1970, ont choisi d'éliminer un personnage, celui de Lise, la fille de 17 ans d'Hélène. Cela ampute la pièce d'un contrepoint indispensable.
DES CHOSES ENFOUIES
Si la structure de la pièce est amoindrie, il reste le texte, tout en frémissements, en petites perfidies, petites agressions qui se terminent par "Je plaisante...". Les acteurs sont justes, drôles, fragiles.
François Berreur, ami de Jean-Luc Lagarce, a autorisé Les Possédés à pratiquer ces coupures parce qu'il ne voulait pas "se poser en censeur d'une aventure", tout en avouant qu'il n'était pas d'accord.
On peut faire confiance à François Berreur pour ne pas trahir Lagarce. Sa mise en scène de Juste la fin du monde en est la preuve, au point d'être un peu trop respectueuse, mais bien servie par les comédiens. Là encore, l'action a lieu un dimanche, "ou bien encore durant près d'une année entière". Louis (Hervé Pierre) sait qu'il va mourir et a décidé de retourner chez lui pour prendre congé de sa famille.
Il ne parle presque pas lorsqu'il est confronté aux autres personnages, sa mère (Danièle Lebrun), Suzanne (Elizabeth Mazev), sa soeur, Antoine (Bruno Wolkowitch), son frère et l'épouse de celui-ci, Catherine (Clotilde Mollet). Mais il écoute.
Louis, qui est venu pour dire, demander, savoir, ne s'exprime que seul, en monologues successifs. Il explique le besoin qu'il a eu de venir, "cette pensée étrange et claire" que sa famille, ses amis, "que tout le monde après s'être fait une certaine idée de (lui) un jour ou l'autre ne (l')aime plus". Et il ajoute : "On m'aimait déjà vivant comme on voudrait m'aimer mort sans pouvoir et savoir jamais me le dire." Lui non plus ne sait et ne peut dire.
Mais sa présence suffit pour faire dire aux autres des choses enfouies, avouer, se plaindre, dévoiler leur caractère, leurs blessures, leur douleur, renvoyant Louis à sa solitude, qu'il accepte comme il accepte la leur.
Hervé Pierre, mi-Puck, mi-Monsieur Loyal, est éblouissant. Il prête à Louis une agilité physique, une finesse de jeu infinie, donne à chaque mot, chaque hésitation son sens, léger et déchirant à la fois.
Là encore, celles qui le connaissent le moins, Catherine, qui ne l'a jamais vu, et Suzanne, trop jeune à son départ, seront amenées au bord du gouffre, par ricochet. La mère, elle, douce, apaisante, semble réfugiée dans un autre temps, passé : "Nous sommes toutes les trois comme absentes, on les regarde, on se tait", car la vraie cassure, visible, c'est celle d'Antoine, brutal, rude, mais pas méchant. Louis restera avec cette envie de hurler qui trahit sa peur au bout du chemin de la vie, mais qu'il a, en fait, acceptée.
Source Texte : le Monde Lundi 19 Nov 2007.
Genre : revue de presse
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Jean-Luc LAGARCE (auteur), Rodolphe DANA (Metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Bastille - http://www.theatre-bastille.com
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