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La fratrie en danger. Télérama 3 oct 2007.
La fratrie en danger
Deux frères, deux terrifiantes familles scandinaves héritières des violences intimes d'Ibsen (1828-1906), de Strindberg (1849-1912) ou de Bergman (1918-2007), mais revisitées aujourd'hui par deux contemporains non moins barbares : le Suédois Lars Norén; 63 ans, dans La Veillée, le Norvégien Arne Lygre, 39 ans, dans Homme sans but. Un quart de siècle sépare les deux dramaturges. Une même fascination des relations fratricides les unit, en lointaine parenté avec les bibliques Caïn et Abel, mais sans que personne ici soit jamais innocent. Dans La Veillée, c'est au retour de l'enterrement de leur mère - et avec les cendres encore toutes chaudes de cette dernière dans un vilain plastique que personne ne sait où poser - que les deux frérots (nantis de leurs épouses frustrées) vont s'entre-déchirer, réglant avec force violences et provocations de vieux comptes d'enfance. Et les relations conjugales des deux compères n'arrangent en rien les affaires...
On est étonné que l'inventif et sarcastique Théâtre des Lucioles se soit embourbé dans ce pesant fatras psychologique. Depuis, Lars Norén a fait beaucoup plus subtil et moins bavard que ce huis clos familial hystérique, monté par Pierre Maillet et Mélanie Leray avec une complaisance sans distance. Quand Ibsen et Strindberg nous découvraient (avant Freud) l'enfer des relations familiales (et conjugales), ils arpentaient au moins des sentiers mentaux, physiques, sexuels inexplorés. Lars Norén, lui, ne fait que répéter sur le mode bourgeois - c'est à - dire simplificateur et redondant - ses illustres modèles.
Repéré par Claude Régy, infatigable découvreur de jeunes poètes dramatiques, Arne Lygre est heureusement plus minimaliste. Sa langue plus énigmatique, ses dialogues plus elliptiques. Sur un plateau gris et nu, juste réchauffé par la lumière veloutée et tendre (sublime) de Joël Hourbeigt, deux rejetons improbables d'une famille en miettes devisent sur des projets architecturaux dignes du Solness, le constructeur d'Ibsen... L'un est bâtisseur de génie (Jean-Quentin Châtelain), l'autre son bras droit envieux et amer (Redjep Mitrovitsa). A la fin de la pièce, quelque trente ans
plus tard, Ils auront construit ensemble une cité radieuse mais s'y seront à jamais détruits. De solitude, de manque d'amour, d'absence, de haine. Entre les deux frères ennemis, une femme (Bulle Ogier), épouse mal aimée du génie, inatteignable amante de son cadet. Elle devient le parfait bouc émissaire des fractures de ce monde mutant, en perpétuelle reconstruction, où règne inexorablement l'imprévisible. Admirablement mis en mystère par Claude Régy, cet Homme sans but (lequel des deux frères finalement ?) repose pourtant sur un chassé-croisé amoureux bien classique et des rivalités masculines bien traditionnelles. Mais l'écriture trouée de Lygre et ses élégants artifices parviennent à donner de l'épaisseur et de l'étrangeté à une trame finalement convenue. Et le travail des acteurs est prodigieux, qui conduit le public en terre lointaine. Parmi eux, Jean-Quentin Châtelain: on aime ou on n'aime pas sa voix nasillarde qui traîne à plaisir, s'amuse de ses propres intonations, se promène sans fin. Mais comment ne pas admettre que ce timbre-là est pure musique et connaît les secrets des cauchemars et des rêves.
Fabienne Pascaud
Source Texte : Télérama 3 oct 2007.
Genre : revue de presse
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Lars Noren (auteur), Pierre MAILLET (Metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Bastille - http://www.theatre-bastille.com
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