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L'Esprit, la chair par Jean-Marc Adolphe février 1998
L'Esprit, la chair
« Ogni dipintore dipinge se » : chaque peintre se peint soi-même. La danse, peinture mobile d'états de corps, métaphore pratique dans le visible, peut-être perçue comme un autoportrait de figures déployées dans la densité d'un espace de scène, dans les trous du langage, dans la permanence d'une coulisse obscure ou s'enfanterait l'ostentation du geste.
Depuis Les Bonnes (d'après Jean Genet), qu'elle interpréta avec sa soeur Carlotta, Caterina Sagna a imprégné de sa longue silhouette marmoréenne les univers désenchantés qu'elle a mis en scène autant que
chorégraphiés. Styliste des Épures, elle s'est défaite des mouvements déclamatoires pour sarcler l'humus d'une danse quasi-somnambulique (Le Sommeil des Malfaiteurs, Le Passé reste à venir), modeler l'harmonie des corporéités dans le filigrane de certaines sources littéraires (Lenz d'après Büchner, Quaderni in ottavo à partir de Kafka, ou encore Rilke, Christa Wolf...) sans faire pour autant oeuvre de « danse-théâtre ». Ces différentes pièces de groupe, posées comme autant de tableaux vibrants d'une même quête extatique, peuvent être lues comme une série « d'autoportraits », non comme reproduction d'un quelconque ego, mais comme exploration infinie d'une solitude essentielle. Cela ne gomme nullement le travail d'altérité qui féconde la danse. Chaque peintre se peint soi-même dans le regard d'autrui, sur autrui. De ce point de vue, l'une des ébauches les plus emblématiques de Caterina Sagna aura été la première partie de Isoi, étrange duo statique avec sa soeur Carlotta.
Deux figures gémellaires, interchangeables et pourtant fort différentes. On pourrait dire : l'une est de chair, l'autre est d'esprit. Mais, bien évidemment, nul n'est jamais que de chair ou que d'esprit.
L'autoportrait que réalise d'une pièce à l'autre Caterina Sagna a peut-être cette frontière insaisissable, cette fusion toujours tremblée entre la chair et l'esprit. Cette dualité, qui fut le lot des plus grands mystiques, Caterina Sagna la reprend à son compte en cherchant une danse qui serait, mystère en actes, la forme d'une spiritualité physique. En danse, la forme ultime de l'autoportrait est le solo ; et peu importe, au fond, que cette « réduction d'échelle » soit souvent dictée par des contingences économiques, le solo reste l'inaliénable feuille blanche du danseur-chorégraphe.
Voici deux ans, Caterina Sagna créait Cassandre, personnage mythique, oraculaire, dont les prophéties sont condamnées à n'être pas entendues. Au plus sourd d'une présence, Caterina Sagna y tisse le détachement et la transe, égrenant le rite d'une détermination et d'une frénésie qu'aucune raison ne peut clore.
La voici aujourd'hui qui fraie les Exercices spirituels d'Ignacio de Loyola, à travers la lecture qu'en a donnée Roland Barthes, et que Caterina Sagna transfère dans une problématique de danse. Un exercice ascétique qui vise à suspendre le sentiment, guettant l'émotion dans la raréfaction du mouvement. Loin de toute doctrine, Caterina Sagna s'intéresse au compte méthodique des Exercices spirituels, à leur destination répétitive, à ce qui matérialise (et humanise) la divinisation de l'existence. Avec Tobia Ercolino, peintre et scénographe, elle imagine un élément visu (toile ou tableau) qui autorisera des interférences physiques : arracher, lier, traverser, etc. Esprit du tableau, chair de la danse. Ou peut-être bien, simultanément, l'inverse. Un geste qui transgresse le visible pour restituer l'être dans son perpétuel inaccomplissement.
Jean-Marc Adolphe
février 1998
Source Texte : Théâtre de la Bastille.
Genre : analyse
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Caterina SAGNA (chorégraphe-interprète),
Passage(s) :
Source Artishoc : Bastille - http://www.theatre-bastille.com
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