Si la page ne s'affiche pas, cliquez ici !!!

Noren, ton univers impitoyable. Les Inrockuptibles 2 oct 2007.







Noren, ton univers impitoyable.

Chez Lars Noren, le travail de deuil se joue au corps à corps, un match que Pierre Maillet et Mélanie Leray arbitrent avec maestria.

Qu'en faire après la cérémonie? John le détestait ... Psychanalyste de son état, il l'aurait bien abandonné sur place. Charlotte, son épouse, l'a glissé dans un sac en plastique, puis porté à bout de bras jusqu'à leur maison.
Et voilà l'objet - une grosse porcelaine rubiconde en forme de fraise à queue verte qui contient les cendres de la mère de John trônant sur la table basse au milieu du salon comme un de ces lots improbables gagné à la foire dans un stand de tir. A travers La Veillée, le théâtre de Lars Norén cible en 1983 les enfers familiaux à la manière d'un exorcisme. Et la mort d'une mère devient alors le prétexte à cette soirée réunissant deux frères ennemis et leurs épouses respectives.
Avec la présence de l'urne, c'est la mort qui s'invite par effraction dans un quotidien qui toujours la nie. Comme un révélateur, c'est elle qui rend caduque la fragile architecture de ces petits arrangements qui à longueur d'années font qu'un couple tient encore le coup, qu'un lendemain à deux reste possible. Cette immense tristesse qui déborde chacun, ils essaient de l'endiguer derrière des tonnes d'alcool fort et le miel de mélopées jazzy qui d'habitude suffisent pour repartir du bon pied. Pour oublier ce funèbre qui serre toutes les gorges, ils en appellent à leurs rites érotiques. John voudra savoir Charlotte nue sous cette vertigineuse robe noire qui la découvre déjà tant, elle l'inventera sexy en cadrant son regard d'une paire de lunettes. Alan et Monica tiennent la chandelle dans un chassé-croisé qui ouvre vers l'échangisme.
Las, l'alcool ne provoque que haut-le-cœur et la chair reste triste. Rien n'efface le goût des cendres qui dans leur bouche persiste. L'heure du grand déballage a sonné, et chacun vide son grenier d'un ressenti de l'autre en forme de point de non-retour. Norén jubile à l'exercice, explose les cadres moraux, piétine les interdits. Mélanie Leray, qui interprète Charlotte, partage avec Pierre Maillet la mise en scène de cet effarant champ de ruines. C'est à quatre mains qu'ils conduisent brillamment leur affaire pour transformer l'ironie et l'humour en armes de destruction massive. Provoquer avec élégance les rires en évitant les pièges de l'hystérie. Certains, comme ce fut le cas lors de la première, seront tentés de voir en Norén un défonceur de portes ouvertes. C'est oublier qu'avec lui le guignol's band des parents n'est que l'arbre qui cache la forêt. John a deux petites filles - l'une, recueillie par des voisins, ne pourra ignorer la sarabande qui au-dessus de sa tête se joue. L'autre, d'un premier mariage, passe la soirée seule chez sa mère devant Dallas.
A 11 ans, Nina est en âge de tout comprendre. Et c'est à elle que nous n'avons cessé de penser durant toute la pièce via la ligne ouverte d'un téléphone que John n'a jamais raccroché. Alors, derrière le jeu de la vérité des uns s'initie le vrai rite de passage de cette nuit, celui d'une enfant qui, à l'écoute de ces mises à nu, est propulsée sans ménagement dans l'univers impitoyable des adultes. En cela, par ce presque non-dit, Norén fait partie des plus grands.

Patrick Sourd



Source Texte : Les Inrockuptibles 2 oct 2007.

Genre : revue de presse
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Lars Noren (auteur), Pierre MAILLET (Metteur en scène), Mélanie LERAY (Metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Bastille - http://www.theatre-bastille.com

A voir :