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Basso Ostinato, morts de rire. Libération mardi 19 dec 2006







«Basso Ostinato», morts de rire

Danse. A Paris, Caterina Sagna livre une subtile chorégraphie sur la dégradation du corps.

Nouvelle pièce majeure de la chorégraphe Caterina Sagna, Basso Ostinato démarre sur le ton de la blague. Deux hommes attablés devant des bouteilles d'alcool, en chemises blanches et pantalons noirs, fument, boivent et rigolent ensemble. Ça sent la fin de soirée après un bon repas. Des éventuels problèmes de calvitie des danseurs étoiles, jusqu'aux accidents intestinaux en pleine répét à la Scala, l'ambiance est carrément triviale.
Derrière eux, une télé diffuse des images de ballet qui leur inspirent des commentaires scato. Puis un troisième larron fait son entrée et se met à danser, tandis que les deux premiers reprennent les bouteilles et leur dialogue.
Fluide.Bientôt, les gestes qu'ils effectuent pour se saisir des verres, éliminer la cendre des cigarettes ou raconter une anecdote, deviennent un rien plus ostensibles, comme pour entrer dans la danse. Et la manière, incroyablement fluide, dont toutes ces actions, si mineures soient-elles, s'articulent pour passer du langage au mouvement constitue l'une des plus belles réussites du spectacle.
Pièce au caractère masculin très marqué, Basso Ostinato fonctionne sur la répétition au moyen de menues variations, ainsi que le suggère le titre emprunté au lexique musical. Mais ce faisant, le motif subit comme une lente dégradation et semble se charger d'un poids toujours plus oppressant, comme si l'ensemble s'enfonçait irrémédiablement. «Un petit digestif», suggère à intervalle régulier l'un des protagonistes et, de fait, c'est de plus en plus dur à avaler. Ainsi Basso Ostinato sans doute l'une des meilleures pièces de la jeune Italienne portée par une écriture maîtrisée de bout en bout et par un trio d'interprètes remarquablement engagés, passe de l'anecdote à la tombe en un rien de temps.
Trébuche. Derrière les petites histoires de pilosité et de diarrhée, c'est l'image d'un corps pleinement humain qui se dessine, soumis aux aléas de sa nature et fatalement promis à une lente dégradation. Mais rien de tragique à cela. Au contraire, on rit sans cesse. Tandis qu'on rigole, les spectres de la maladie, de la déchéance et de la mort planent au-dessus du plateau. La danse se fait danse de masques : il y a quelque chose de la vanité, mais aussi de la commedia dell'arte dans l'ironie fine qui accompagne chaque geste.
Les interprètes ont passé une veste noire, le liquide dans les verres prend une teinte d'encre. La parole trébuche «Flaubert» devient «suaire», «tombé» donne «tombeau» les corps glissent, les mouvements s'ancrent de plus en plus au sol. Ça rampe de la scène à la coulisse et inversement, ça allume encore et toujours une dernière cigarette dans une sorte de danse infernale, comme si le phénix pouvait toujours renaître de ses cendres. Imparable.
Maïa BOUTEILLET





Source Texte : Libération mardi 19 dec 2006

Genre : revue de presse
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Caterina SAGNA (chorégraphe-interprète),
Passage(s) :
Source Artishoc : Bastille - http://www.theatre-bastille.com

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