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La musique des mots. L'Humanité mardi 12 dec 2006.







La musique des mots .
Sunday Clothes : Un événement à ne pas rater : un « concert » d'Alexis Forestier, artiste de la scène essentiel
Nul ne sera surpris de savoir qu'Alexis Forestier est un grand admirateur - et un fin connaisseur - du travail de François Tanguy et du Théâtre du Radeau. Lui-même semble être un personnage tout droit sorti de l'univers très particulier du metteur en scène de Coda, qui nous a récemment, une fois de plus, transportés, mais aux ateliers Berthier, à Paris, cette fois-ci.
Démarche un peu raide, droite, port de tête haute, regard étonné tourné vers on ne sait quel ailleurs, mais déterminé, Alexis Forestier ressemble à certains olibrius qui hantent les scènes du théâtre de Tanguy. Avec en plus un air de personnage de film muet d'autrefois, un air de Buster Keaton...
Comme Tanguy, Forestier porte à la littérature un amour incommensurable. Il vit avec et celle-ci habite tous ses spectacles. De manière directe, puisqu'il a mis en scène Michaux, Ponge, Kafka, Blanchot ou Gertrude Stein, ou alors par imprégnation. Elle est toujours là comme dans une sorte de soubassement à tout son travail scénique. Comme chez Tanguy, enfin, c'est la musique et le son qui viennent structurer les images, qu'il élabore avec une extrême précision, voire avec une certaine méticulosité, sur le plateau. Rien d'étonnant à cela, Alexis Forestier est entré dans le monde du spectacle par le biais de la musique. Encore étudiant en architecture - des années d'études dans ce domaine marqueront à jamais sa trajectoire, voyez toutes ses scénographies -, il crée un groupe musical, les Endimanchés, nom qu'a conservé sa compagnie, qui va faire dans le « bruitisme », le rock alternatif, avant d'en arriver à faire revivre la complainte populaire... Rien d'étonnant non plus si ses premières incursions dans le théâtre passent par le cabaret, littéraire ou pas, celui de Brecht ou celui de Dada (cabaret Voltaire)...
La musique demeure un élément essentiel dans tous ses spectacles. Qu'il s'agisse de Fragments complets, Woyzeck de Büchner, étonnante et ambitieuse proposition qui reprenait intégralement toutes les versions de la pièce de l'auteur, avec forcément ses redites, ses ratures, et qui, du coup, jouait délibérément de la répétition, du ressassement saisis, intégrés dans une ritournelle ; qu'il s'agisse d'Une histoire vibrante d'après Kafka, et plus encore, bien naturellement, de Faust ou la fête électrique de Gertrude Stein, un « opéra fait pour être chanté » ( !). Dans ce spectacle, Forestier démontait le texte de Stein écrit en 1937, mais d'une étonnante modernité, puis il le reconstituait note après note, à sa manière, qui en dérouta plus d'un, avec une justesse et une pertinence absolues. Le chemin emprunté par Alexis Forestier et ses comédiens, tous remarquables, à l'instar de Cécile Saint-Paul, était et est toujours on ne peut plus fragile. Entre musique composée par lui-même et qui a recours à la fameuse ritournelle dont Deleuze disait qu'elle a « une fonction catalytique qui permet les interactions entre les éléments ou les composants qui n'ont pas d'affinités naturelles », et images qui ne cessent de tanguer dans des cadres cassés, le jeu des comédiens refuse la convention. Un simple geste ou un cri incongru parviennent à nous mener dans d'étranges contrées, bien au-delà de la boîte noire du théâtre.
Alexis Forestier, c'est l'architecte de nos rêves les plus fous. C'est l'amour de la langue et de l'écriture, qui sont les fondements mêmes de notre être. Tous ses spectacles travaillent, au sens fort du terme, au ras des mots et, de variation en variation, de ritournelle en ritournelle, nous ouvrent les portes d'une authentique sur-réalité.
Sunday Clothes, faute de mieux, a été baptisé concert. Le terme, ici, est réducteur. Car ce spectacle est bien plus que cela. La musique, fortement présente dans toutes les précédentes productions des Endimanchés, surgit ici à la surface et devient première, se donne à voir et à entendre. Mais les textes, les films, le jeu des comédiens, chanteurs, musiciens, sont bel et bien présents aussi, et il m'a rarement été donné de voir et d'apprécier une telle gestion, dans toute la profondeur du plateau, de l'espace scénique. Nous sommes bien au théâtre et, comme dans toute grande oeuvre, Sunday Clothes est également réflexive, c'est-à-dire qu'elle interroge la forme même de sa représentation à travers son processus dramaturgique.
À cela il faut ajouter une ultime touche, assez rare en ce domaine, qui est celle de l'humour. Terme à saisir dans le sens très sérieux où l'entendaient les surréalistes.
C'est tout cela Sunday Clothes, et bien plus encore. Un moment d'une rare intensité et d'un plaisir fou.
Jean-Pierre Han



Source Texte : L'Humanité mardi 12 dec 2006.

Genre : revue de presse
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Alexis FORESTIER (Metteur en scène), Daniil HARMS (auteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Bastille - http://www.theatre-bastille.com

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