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L'appétit de vie et le désir sexuel du poète paralysé. Le Monde vendredi 10 novembre 2006.







L'appétit de vie et le désir sexuel du poète paralysé.

C'EST UN EXPLOIT et une épreuve. Vociférer pendant près de quinze minutes, accroupi dans l'obscurité, sur la beauté du cul d'une femme et les sensations vertigineuses qu'il procure alors qu'on est infirme et impuissant se révèle un moment de théâtre sidérant. Si violemment intime qu'il faut un acteur comme Denis Lavant, mis en scène par Bruno Geslin, pour s'en sortir avec une maestria qui crie à l'authentique déchirement. Jouer l'orgasme d'un type physiquement brisé rien qu'en s'appuyant sur les mots, leur répétition maniaque, rien qu'en insistant sur leurs sonorités jusqu'à exploser d'une jouissance douloureuse, est une sacrée opération.

De quel texte s'agit-il, qui emporte tel un raz-de-marée l'acteur et le spectateur ? Le titre du spectacle, dont le sens de l'accroche un peu facile ne rend pas compte de son identité réelle, donne un indice sur le numéro masculin saisi en plein rut que l'on peut voir en scène : je porte malheur aux femmes, mais je ne porte pas bonheur aux chiens. L'auteur des textes est Joë Bousquet (1887-19S0) et l'histoire de cet homme coupé en deux, la sienne. Comme le héros, Bousquet, soldat sur le front de l'Aisne en 1918, reçut une balle qui lui sectionna la moelle épinière et le laissa en partie paralysé. Il était âgé de 21 ans et s'enferma pour le restant de ses jours dans une chambre obscure. L'écriture le sauva en lui donnant la clef d'un appétit de vie et d'une jouissance particulière.
A sujet difficile, écriture en rapport. L'exubérance du personnage, dont la logorrhée ne se tarit que par épuisement, trouve un exutoire dans une langue lyrique, chargée. Procédant entre illuminations et autoanalyse, elle compense par sa richesse la nudité absolue de Cet homme enterré à l'intérieur de lui. Sous opium, ce style complexe, torturé, tout en volutes, prend dans la bouche de Denis Lavant, superbe de panache et de précision, une évidence au-delà de sa lourdeur poétique.

Chaudron bouillant de sensations

Texte à mordre, mâcher, gueuler et vomir mais aussi à caresser pour en faire éclore des hallucinations. Mots qui mettent le feu à un mental déconnecté du corps. Grâce à eux, le héros rééquilibre la balance de sa vie. Chaudron bouillant de sensations, il ne relâche jamais la pression, pour ne pas crever. Sa verve, sa sensualité sont si débordantes que sa machine à écrire peine à en retranscrire le rythme infernal.
Incarnés sur scène par des projections (signées Geslin) et un couple d'acteurs danseurs (jean- François Auguste et Kathleen Reynolds), les fantasmes et visions du personnage, plus fou des femmes que jamais, dilatent le plateau. Des couches d'images se chevauchent les unes les autres et épaississent l'atmosphère en donnant corps à son trouble.
«Je n'étais pas né que j'étais mort. » J'étais mort et pourtant je suis resté vivant. J'étais impuissant et mon désir sexuel est demeuré intact. Paradoxes insolubles. Destin atroce que celui de cet homme qui porte la poisse aux femmes mais n'en demeure pas moins formidablement attirant.
Ce forcené, auquel Denis Lavant injecte une démesure à la hauteur du coup du sort qui l'a détruit, réussit à nous impliquer en direct dans la crudité de sa sexualité. Sans gêne ni voyeurisme. Après le superbe Mes jambes, si vous saviez quelle fumée ... , spectacle autour de l'œuvre de Pierre Molinier, le metteur en scène Bruno Geslin s'affronte une fois encore à la question de la liberté du désir et de sa réalisation.
Programmé au Théâtre de la Bastille dans le cadre du Festival d'automne, Je porte malheur aux femmes, mais je ne porte pas bonheur aux chiens tend un portrait d'homme broyé qui ne sait pas ce que « vaincu» veut dire.
Rosita Boisseau





Source Texte : Le Monde vendredi 10 novembre 2006.

Genre : revue de presse
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Bruno GESLIN (Metteur en scène), Joë BOUSQUET (auteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Bastille - http://www.theatre-bastille.com

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