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Scène pour un ange enseveli. Mouvement 3 novembre 2006.
Scène pour un ange enseveli
Au théâtre de la Bastille, prodigieuse plongée dans l'univers de Joë Bousquet, écrivain au destin foudroyé, dont les mots incandescents retrouvent une nouvelle vie dans le médium théâtral, grâce à la belle « mise sur scène » de Bruno Geslin.
Le 27 mai 1918, Joë Bousquet est foudroyé par une balle allemande, qui le laissera paralysé et impuissant. Rapatrié à Carcassonne, il ne quittera plus sa chambre. S'ensuivront trente années de voyages intérieurs dans le monde de la littérature, de l'opium et des femmes de passage. Trente années à noircir des petits carnets de couleurs pour résister à ce corps qui l'abandonne. Trente années passées avec l'écriture, et toutes les ombres qu'elle convoque, pour inventer un autre monde, ou plus exactement pour rendre le premier supportable. Et il faut croire que son état n'a pas laissé indifférent le désir des femmes qui l'entouraient.
La scène de théâtre convoquée par le metteur en scène Bruno Geslin (à qui l'ont doit, avec le Théâtre des Lucioles, la très belle évocation de l'artiste Pierre Molinier - une sorte de frère en souffrance de Joë Bousquet) devient comme la traduction naturelle de cet univers imaginaire de l'écrivain coupé du monde et de lui-même. Car il ne s'agit pas simplement d'incarner l'écrivain cloué à son corps, mais de faire sentir son monde, faire voir (sans illustrer, jamais) ce qu'il fait sortir de son âme ensevelie, comme anges et fantasmagories.
Un monde érotique, plein de mouvements et de couleurs, un monde peuplé d'ombres érotiques et de corps lumineux. Les mots irruptifs de Bousquet porté par Denis Lavant, dans une parfaite maîtrise de son art et de son corps alourdi, font naître un cortège d'apparitions folles, relayés par deux acteurs, un homme et une femme, qui traduisent en actes tout ce qu'il évoque par ses mots, courses folles, étreintes sauvages, danses sensuelles. Le récit fragmenté, à l'image d'une oeuvre parcellaire et de part en part inachevée, baigne dans un jeu d'images projetées qui ouvrent un dehors inaccessible, forêt, sous-bois, nature organique qui tranche avec la chambre close de l'écrivain condamné.
Malgré une langue dense et chargée, le trio d'acteurs Denis Lavant, Jean-François Auguste, ainsi que la violoncelliste Emmanuelle Piettre, nous font pénétrer au coeur du labyrinthe érotique de Bousquet, jusqu'au paroxysme d'une danse contre-nature, exacerbée par la prise des opiacés qui font passer le rêve dans la réalité. Ce que peut aussi, à sa manière, le théâtre... Jusqu'à cette époustouflante scène de sodomie, proférée par un Denis Lavant hors de lui, et amplifiée par le ballet de deux poupées d'Hans Bellmer, grand ami de l'écrivain. Beau voyage au coeur d'un homme.
Bruno Tackels
Source Texte : Mouvement 3 nov 2006.
Genre : revue de presse
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Bruno GESLIN (Metteur en scène), Joë BOUSQUET (auteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Bastille - http://www.theatre-bastille.com
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