Si la page ne s'affiche pas, cliquez ici !!!

Bruno Geslin : note d'intention de mise en scène.







Note d'intention de mise en scène

Joë Bousquet est soldat officier durant la première guerre mondiale. Le 27 mai 1918, à la suite d'une contre-attaque meurtrière, il est fauché par une balle allemande qui lui perfore les deux poumons et atteint la colonne vertébrale. Le diagnostic est sans appel : paralysie des membres inférieurs à partir de la ceinture abdominale. Il a alors vingt-et-un ans. Il est rapatrié à Carcassonne, sa ville d'origine, où il s'enferme dans sa chambre. Là, il consigne dans des cahiers de couleurs différentes (bleu, rouge, vert) des poèmes, des contes, des fragments de son quotidien, des souvenirs.
Le soir venu, après avoir fumé plusieurs pipes d'opium, il écrit dans un cahier noir des récits érotiques, source de plaisir auquel il n'a plus physiquement accès. De jeunes femmes intriguées par la réputation de cet « ange enseveli » lui rendent visite.
Fascination réciproque. De ces rencontres naîtront des amours fous, hors normes, vénéneux, qui s'épanouiront dans le secret de « la chambre aux volets clos ».
Passionné d'art, Joë Bousquet sera l'ami de Hans Bellmer, de Max Ernst et de René Magritte avec qui il entretiendra une correspondance intense.

Je porte malheur aux femmes, mais je ne porte pas bonheur aux chiens témoigne de l'existence d'un homme foudroyé, qui se reconstruit, réinvente un rapport au monde, à la sexualité, par la force de son écriture et de son univers poétique. Il transcende par les mots sa propre blessure et la rend universelle. Il la surmonte enfin, et parvient à transformer sa destinée en destin.
Ma blessure était là avant moi, je suis né pour l'incarner.
À partir de plusieurs matériaux (récits autobiographiques, correspondances amoureuses, écrits érotiques), il s'agit de restituer un portrait éclaté du poète et de recréer les figures obsessionnelles de ses voyages opiacés et immobiles. Denis Lavant incarne cet homme qui transfigure sa réalité de reclus par l'invention poétique et qui a décidé d'élire domicile au coeur même du langage, préférant à son corps blessé un corps de texte, lieu de tous les possibles et de toutes les promesses, fussent-elles imaginaires. À ses côtés, Jean-François Auguste personnifie ce que Bousquet nomme « son frère d'ombre ». Double idéalisé au corps
valide, à la jeunesse inaltérable qui lui fait remonter le cours d'un temps rêvé, composé d'éléments de sa propre réalité (parfois distordus jusqu'au cauchemar) et d'éléments purement fantasmagoriques. Vorace, insatiable, obscur, « l'ange rouge qui s'éveille à la nudité des femmes » révèle les enfers de Bousquet. Cette autre identité qui se construit hors de son corps, hors de sa chambre, se manifeste après les prises de drogue ou pendant son sommeil.
Kathleen Reynolds, quant à elle, incarne à la fois les femmes ayant traversé et accompagné le quotidien de l'écrivain (amies, amantes, visiteuses du soir, infirmières.) et les archétypes féminins peuplant les songes bousquétiens (femme-enfant, vierge noire, soeur incestueuse, cousine délurée.).
Cette double appartenance lui confère le rôle d'un guide trouble qui nous fera appréhender au long de ces multiples transformations et de ces errances les différents niveaux de réalité. Niveaux de réalité qui renvoient à deux états contradictoires : le rêve et la veille, mais qui finiront par fusionner dans l'oeuvre et dans la vie du poète.
« Il pouvait alors fermer les yeux, la forêt était dans sa tête et dans sa poitrine où elle se couvrait de toute la rumeur du monde. » Durant les trente années qui ont suivi sa blessure, Joë Bousquet n'a jamais quitté sa chambre. Il écrit immobilisé dans son lit recouvert de livres, de cahiers, de journaux, de lettres.
Cette crypte où il ne laisse que très rarement filtrer la lumière du jour est le lieu unique de son existence.
Cet espace circonscrit, délimité, tour à tour cabinet de travail, chambre de soin, chambre d'extase, chambre d'amour, représente avant tout le point de départ de ses voyages intérieurs qui lui ouvre en opposition des horizons illimités.
La forêt profondément enracinée dans son imaginaire poétique est fréquemment le théâtre de ses visions. Elle évoque dans le même temps : la nostalgie des paradis perdus, le berceau protecteur et maternel, l'enfance, mais aussi les instincts primitifs, les désirs sauvages, la bestialité et la peur d'une force tellurique et cosmique qui dépasse l'entendement et la compréhension humaine.
Lieu magique, instable, la forêt qui se métamorphose sans cesse est aussi le lieu qui opère la métamorphose. Terrain de jeu idéal et infini pour l'homme cloîtré au corps malade.
La chambre de Bousquet ainsi que la forêt seront les deux espaces scéniquement représentés. Ils dialogueront, s'affronteront ou se compléteront tout au long du spectacle. Ils inscriront la narration dans un aller-retour permanent entre le monde du réel et le « monde du vertige ». Mais ces deux mondes pourront aussi coexister dans une seule et même perspective.
Chaque espace pouvant potentiellement contaminer l'autre. La forêt pourra ainsi se déployer et envahir sa chambre. Le travail d'images (projection vidéo, projection super-huit, caméra oscura.) accentuera la dimension mentale, sensuelle et intime de ses explorations. Des images d'archives, des images de sous-bois, des visages de femmes, des détails de corps, de peau accompagneront le parcours du poète comme un miroir inversé de son propre regard.
Regard qui tient un rôle central dans son oeuvre et qui révèle plus qu'il ne contemple. « Tout avait changé maintenant que mon imagination était le chemin de moi-même et non une route pour m'en sortir. » Bousquet fait surgir de la nuit organique, primordiale, les aspects les plus mystérieux, les plus enfouis de sa nature profonde d'homme.
Chemin de soi, chemin de connaissance qu'il a arpenté sans concession tout au long de sa vie. Finalement, malgré la blessure, malgré la maladie, il n'a, du fond de son lit, jamais cessé de s'élever au dedans de lui-même et n'a jamais abandonné l'idée de nous faire partager à travers ses écrits, les joies de cette élévation.
Bruno Geslin






Source Texte : Théâtre de la Bastille.

Genre : texte d'artiste
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Bruno GESLIN (Metteur en scène), Joë BOUSQUET (auteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Bastille - http://www.theatre-bastille.com

A voir :