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Un humour absurde formé sur le tas. Le Monde lundi 21 avril 2008.


Source : Théâtre de la Bastille (http://www.theatre-bastille.com)

Apparence :

Pierre Meunier Metteur en scène

Texte : Un humour absurde formé sur le tas.

Voilà qui arrive à point nommé : une occasion de rire, au théâtre. Cette occasion n'a l'air de rien. C'est une conférence, donnée par Pierre Meunier, dans la petite salle du Théâtre de la Bastille, jusqu'à mi-mai. Son spectacle, qui s'appelle Au milieu du désordre, commence à 19 h 30 et dure une heure vingt - juste ce qu'il faut pour apprécier l'esprit d'un homme qui navigue avec une jouissance pleine et entière entre l'absurde, le non-sens et les jeux de mots.
Pierre Meunier a toujours pratiqué les chemins de traverse. Né en 1957, formé auprès de l'homme de cirque, humoriste et cinéaste Pierre Etaix, il a travaillé aussi bien dans le cirque - avec Annie Fratellini ou La Volière Dromesko - qu'au théâtre - avec Matthias Langhoff, François Tanguy ou Joël Pommerat. Depuis quelques années, il fabrique ses spectacles. L'un d'eux - présenté au Théâtre de la Bastille en 2002 - s'appelait Le Tas, un mot que Pierre Meunier aime autant que tout ce qui, autour de nous, vit sa vie sans que l'on y prenne garde, comme les cailloux.
Ah, les cailloux ! Il y en a 93 dans Au milieu du désordre. De bonnes grosses pierres, que notre conférencier commence par faire circuler parmi les spectateurs - assis sur des gradins en fer à cheval autour de l'aire de jeu - avant de les poser en tas sur une vieille table de camping. Puis il se met à une distance respectable, celle d'un ahuri du quotidien qui a beaucoup réfléchi à la question, consulté des livres scientifiques, accouché d'une pensée fondamentale : le tas, c'est l'appel de la chute. Et l'appel de la chute, c'est l'homme. Pas étonnant qu'avec un tel point de départ le tas ne soit l'enjeu d'un gouffre existentiel, dans lequel trouvent place le sapeur Camember au même titre qu'Héraclite, que Pierre Meunier, dans une envolée hilarante, imagine sur la route de Thèbes, chassant les mouches avec un rameau, évitant les quadriges, et finalement tombant en sidération devant un tas de cailloux, qui lui vaut cette pensée : "Un tas de gravats déversés au hasard : le plus bel ordre du monde."
Mais c'est un monde toujours menacé, au bord de l'éclatement, de la catastrophe. Comme les hommes, appelés à la désagrégation - de splendides et pauvres tas, eux aussi, qui aimeraient bien échapper à la pesanteur, et s'offrir un élan du corps et de l'esprit aussi serein que celui de ressorts impeccables. Vous voulez savoir comment ? Pierre Meunier le montre, avec des ressorts qu'il a fabriqués. De beaux ressorts, lestés de cailloux. Suspendus à un présentoir de vêtements en fer, ils se mettent à osciller, un à un, puis tous ensemble, dans une chute privée de fin qui laisse l'homme baba devant une si enviable condition.
N'y aurait-il que cet impayable moment-là, où Pierre Meunier arrive à vous convaincre qu'il n'y a rien de plus essentiel, sur Terre, que des ressorts en mouvement - des ressorts qui dansent de bonheur, en somme, sur une musique rock -, Au milieu du désordre atteindrait son but. Mais il y a tout le reste, la visite du château de Chambord et les hommes en orange de la direction départementale de l'équipement, la joie d'un ferrailleur après l'écroulement d'un pont qui laisse une ville inondée en pleurs, et, surtout, cette jonglerie décalée avec les mots qui inscrit Pierre Meunier dans une lignée précieuse : celle de Raymond Devos.
Brigitte Salino


Source Externe : Le Monde lundi 21 avril 2008.


Inséré le : 22/04/2008 00:00