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Le plus bel ordre du monde. Théâtre online avril 2008.
Source : Théâtre de la Bastille (
http://www.theatre-bastille.com)
Apparence :
Pierre Meunier Metteur en scène
Texte : Le plus bel ordre du mondeC'est une sorte d'absurde poétique très subtil que manie Pierre Meunier. Une forme de métaphysique touchante et facétieuse. On sourit. On se demande. On s'esclaffe, on s'enthousiasme, on s'émeut. Juste le temps de toucher quelques pierres — pardon, le temps d'une « passation minérale » — et l'on se réveille ailleurs, en train de vagabonder dans le monde pittoresque de cet étrange conférencier. Son propos : un genre d'exposé « sur le tas, la spire, la chute et l'air ». En fait, une escapade au-delà du quotidien, vers les terres stimulantes des idées non reçues et des rêveries. Qui est donc cet extraterrestre capable de s'électriser pour un tas de pierres posé sur une table ? Pour les balancements ascendant/descendant d'une série de ressorts ? Pour les implications comparatives des chutes humaines et minérales ? Tout bonnement un poète. Et des plus terriens. Une sorte de docte expérimentateur aux propos d'illuminé. Un créateur de sens qui allume en un seul de ses regards pleins à craquer, une seule de ses éloquentes hésitations, l'interrupteur de notre imaginaire.
Off. On. Et il donne dans le grand art. Dont on ne saisit d'ailleurs pas toujours les secrets, les soubassements. Notamment lorsque Pierre Meunier, tel un chef d'orchestre décidant subitement d'atteindre un pianissimo, fait passer le public d'une bonne humeur joyeuse et expansive à l'écoute la plus dense, la plus respectueuse. Silence. Emotion qui se fait jour et se densifie, venant d'on ne sait où, s'appuyant sur on ne sait quoi.
En évoquant, par exemple, un enfant figé devant un tas de pierres plus haut que lui, sur un parking du domaine de Chambord. Alors que ses parents tentent de l'initier aux beautés de l'architecture, il reste là, loin des orgueilleuses cheminées, « apaisé et rassuré » par cette « matière en vacance d'utilité ». « Peu soucieux d'admirer, il éprouve l'attrait pour l'énigme », fait l'expérience du « génie au travail invisible qui empêche l'effondrement du tas ».
« On aborde, là, au rivage de la délicatesse », pourrait dire à ce propos Pierre Meunier. Entre deux « heu », « bon », « n'est-ce pas » et « je veux dire » à moitié avalés. Après l'expérience d'un ballet de ressorts (une « symphoniette visuelle »). Avant de poursuivre en se posant la question du temps ou de la complexité. Après avoir cité d'illustres inconnus ou Héraclite : « Un tas de gravas déversé au hasard : le plus bel ordre du monde ». Le plus beau et le plus inattendu, le plus oxygénant. Démonstration est ici faite.
« En bondissant, je distends le lien qui m'attache à la terre. Aussitôt l'air prend la place que je libère entre le sol et mes pieds. Mais la pesanteur, contrariée par ce désordre, envoie la Chute punir l'insolence. La Chute est une chienne dressée à ramener le gibier. Une chienne ailée, vive comme la lumière. Rapporte ! Ordonne la Pesanteur en me voyant fuir et prendre de la hauteur. Voyez comme elle fond sur moi et me ramène d'où je viens. »
Magie d'une « conférence démonstration grave et légère » trouvant, sans tâtonner, la voie de nos disponibilités poético-ontologiques. Douce et délicieuse folie d'un auteur-comédien qui, pour atteindre si précisément le mille, hisse son personnage jusqu'à une sincérité vraiment troublante (« una sincerità veramente conturbante » préciserait l'orateur dans un souci de multilinguisme), défend le goût de la recherche et le refus du confort idéologique.
Manuel Piolat Soleymat
Source Externe : Théâtre online avril 2008.
Inséré le : 03/04/2008 00:00