Si la page ne s'affiche pas, cliquez ici !!!

Une fulgurance théâtrale surgie des marges.


Source : Théâtre de la Bastille (http://www.theatre-bastille.com)

Apparence :

Pierre Meunier Metteur en scène

Texte : Une fulgurance théâtrale surgie des marges.

Nous les avons peut-être vus quelque part, dans le métro, dans la rue, dans un hôpital, sans jamais les observer vraiment. En tout cas, ces êtres dans les marges, ces égarés qui peinent à tenir debout car ils ne sont pas soutenus par les certitudes des modèles sociaux, ne nous sont pas tout à fait étrangers. Mais nous ne nous sommes jamais assez attardés sur eux pour percevoir ce que leur laborieux « être là », démuni des conventions dans lesquelles nous nous enveloppons, peut nous raconter sur notre rapport au monde. D'une expérience de travail avec des patients de l'hôpital psychiatrique de Ainay-le-Château, Pierre Meunier a retenu de fortes intuitions qu'il explore scéniquement avec cinq acteurs tout simplement épatants, pour fabriquer un spectacle confondant d'intelligence, profond, risqué, drôle et puissant. Une perle théâtrale comme il y en a peu, à voir absolument !
Ils sont déjà là quand on entre dans la salle. Leurs habits sont normaux, mais leur allure est bizarre. Ils martèlent, ils visent, ils font du bruit, ils trimbalent des objets, déplacent des échafaudages, hissent des poulies, ils ont l'air de fabriquer quelque chose dans l'ambiance chaotique mais consciencieuse d'un atelier. Ils donnent à la scène, peu à peu, une physionomie, incertaine. Puis ils installent provisoirement un rideau de théâtre à l'avant scène qui cachera tout, y compris les comédiens, et l'on attend, comme si quelque chose allait enfin commencer. Mais c'est déjà bien commencé.
Inutile de décrire ce qui se passera ensuite, l'effroyable marteau-pilon, la danse d'échafaudages, l'affolement, soudain poétique, ou drôle, ou sombre, la tentative soigneusement ratée de faire un spectacle, d'accomplir quelque chose, le feu, le combat de l'homme nu contre des forces primitives, telluriques, intérieures... Cela ne se comprendrait pas sans ces acteurs-là devant nous. Leurs actes ne signifient pas, ne représentent pas, ils ne sont pas là à la place d'une autre chose. Ils sont simplement là, provocant le sens, et c'est puissant. Et comme une ritournelle, la présence des acteurs, laborieuse mais massive, incontournable. Notre présence les gêne, et en même temps, ils savent qu'ils font ça pour nous.
A l'origine, il y a le travail que Pierre Meunier a mené pendant trois ans avec quelques patients de l'hôpital psychiatrique d'Ainay-le-Château. Quelque chose de leur tenace désir de liberté, de leur nécessité de se tenir debout et de s'exprimer devant les autres malgré leurs handicaps, malgré les médicaments, malgré l'institution qui les voulait encadrés et normalisés, a distillé dans la sensibilité du metteur en scène des intuitions perçantes sur l'être dans le monde. Avec ses cinq acteurs et les équipes artistique et technique, il a trouvé les moyens scéniques de les rendre palpables, quoiqu'insaisissables, pour le spectateur.
Comme dans le théâtre de la cruauté dont rêvait Antonin Artaud, le spectacle proposé par Pierre Meunier recherche un langage scénique qui, plutôt que d'exprimer des pensées par le discours, fait penser. Il s'appuie sur la présence scénique singulière, rare, des comédiens : le formidable Jean-Louis Coulloc'h (cela fera peut-être forte impression aux fans du film Lady Chatterly), Frédéric Kunze, Valérie Larroque, François Tizon, Isabelle Védie et Pierre Meunier lui-même qui, depuis la régie, assume cette paradoxale voix des metteurs en scène, à la fois contraignante et libératrice.
Amenée par quelques poèmes et extraits de textes, la parole des égarés arrive sur scène comme une émanation et comme une preuve de leur être. Les mots n'exigent aucune suprématie. Le spectacle ne tombe pas dans l'autoréférentialité ni dans aucun des autres pièges des esthétiques post-dramatiques, où il se place pourtant. Le geste contemporain est ici authentique, juste, lucide. C'est fragile, cela pourrait s'écrouler, mais cela ne s'écroule pas, cela tient debout laborieusement mais tenacement, comme les égarés. Le plus difficile, dit Meunier, est de « savoir s'égarer au bon endroit ».
A force, nous nous égarons nous-mêmes. Joyeusement. Le théâtre a déplacé notre rapport avec le monde. On voudrait applaudir les comédiens toute la nuit, mais on se retient, de peur de briser cette magie fragile et puissante qu'ils ont installée sur scène.
Photo : © Jean-Pierre Estournet.




Source Externe : Théâtre on line juin 2007


Inséré le : 05/07/2007 00:00