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Divagations métaphysiques. Télérama 12 Juin 2007.
Source : Théâtre de la Bastille (
http://www.theatre-bastille.com)
Apparence :
Pierre Meunier Metteur en scène
Texte : Divagations métaphysiques.Pierre Meunier s'empare de textes écrits en hôpital psychiatrique pour bâtir un spectacle poétique et troublant. Une fois de plus.A chaque spectacle de Pierre Meunier ou presque, quelques personnes du public lâchent en cours de route.
Les Egarés, dernière création indescriptible du metteur en scène, en ont perdu quelques-unes lors des premières représentations au Théâtre national de Toulouse. D'abord, on ne savait pas trop ce qui allait commencer, et quand on pourrait considérer que ça aurait "commencé". Il y avait sur scène un fatras d'échafaudages; cinq êtres à l'air vacillant et erratique; un type pas bien à l'aise qui tentait de trouver une matière non ignifugée à enflammer; la voix off du metteur en scène qui pressait son monde:
"On pourrait peut-être voir quelque chose !" Sur le programme, on avait pu lire que des "égarés" étaient entrés dans la vie de Pierre Meunier après une représentation, à Montluçon, du premier spectacle dont il était l'auteur :
L'Homme de plein vent, ou l'histoire d'un personnage en lutte contre la pesanteur.
Une bande de gars au premier rang s'étaient mis à témoigner de ce qu'ils venaient de vivre.
"Qelque chose de très ressenti, immédiat, poétique, sidérant limpide", et néanmoins sans queue ni tête. Conme l'imaginaire de Meunier. Les gars venaient d'un, hôpital psychiatrique à vingt-cinq kiIomètres de là. Une infirmière avait entrepris de les réunir dans un atelier d'écriture, envers et contre l'institut Plus tard, elle a lancé un appel à metteur en scène Sans réfléchir, Pierre Meunier y est allé.
"Trois ans de rencontres dans une salle télé peu hospitalière» pour mettre leurs textes en espace.
"j'ai voulu rendre compte de ce que j'avais pu éprouver à leur contact. Je voulais faire entendre leurs textes, pleins d'inattendu, de richesse humaine et d'une sourde colère contre la pression normalisante qui avance masquée sur tous fronts, celui du théâtre compris." Les Egarés parlent de ça, par la voix de comédiens mis en déséquilibre De
"cette sommation répétée de mille manières, cette injonction de ressembler, face aux autres, à quelque. chose de reconnaissable, facilement identifiable". Grand bonhomme au physique un peu paradoxal, crinière rousse et traits d'oiseau posés sur une carrure pas tout à fait massive mais presque, Pierre Meunier, 50 ans cette année, parle lentement, sans apprêt ni volubilité intempestive le sourcil éternellement froncé. Il s'est vite révélé que l'endroit où il réussirait à exister face aux autres se trouverait sous la lumière. Au lycée, il s'essaie au théâtre.
"j'éprouvais une jubilation très forte à me permettre sur le plateau - zone protégée par convention - d'exprimer des choses que j'étais incapable de montrer." Il évoque une timidité maladive adolescente, la scène comme une issue heureuse à ses difficultés d'être. Trop jeune pour entrer au conservatoire, il s'inscrit en école de cirque, fait ses armes auprès de Pierre Etaix et cl' Annie Fratellini. Trois ans de vie en camion, caravane et chapiteau, et la naissance d'une propension à la contemplation active:
"En tournée, on démontait dans la foulée. Peu à peu, le silence tombait sur la ville, la toile se baissait, et redégageait un espace où, trois heures avant, la foule riait encore ... j'étais souvent allongé sur une remorque au moment où les mâts descendaient, avec le treuil qui couinait..."En 1978, à l'heure où le commun des babas s'exile à Katmandou, il part avec son amoureuse de l'époque et deux chevaux,
"aux portes de chez nous". Un tour de France en sept mois sur les
"chemins oubliés" , temps de sensation et d'errance, avant de rejoindre une équipe de cirque puis les ateliers théâtre d'Emilie Letendre à la Cité internationale. Tête dans la dramaturgie et mains dans le cambouis, Pierre Meunier monte, pour vivre, une boîte de location de chapiteaux. Suivent un moment aux côtés de Caubère, un passage chez Zingaro, une échappée aux côtés d'Igor pour fonder la Volière Dromesko. C'est là que naît Léopold von Fliegenstein, personnage en quête de hauteur, qu'il reconvoquera avec sa propre compagnie, La Belle Meunière, après avoir joué dans la cour des Mathias Langhoff et autre François Tanguy. En 1996, Léopold réapparaît donc dans un ancien carreau de mine désaffecté, en Lorraine, au milieu des machines et des tôles battant la nuit, où Meunier habite un temps et invente, avec son complice Hervé Pierre,
L'Homme de plein vent, première de ses rêveries devenue spectacle.
"On a cuisiné sur le plateau, à partir d'un fatras de textes et de masses de fer." Les deux hommes rencontrent des chercheurs en cosmologie, se penchent sur les questions de gravitation. ..
"Léopold voulait rivaliser avec les oiseaux; il fallait s'attaquer à ce qui entravait le vol. Jongler avec des boulets en fonte, multiplier les tentatives de soulèvement. Je suis convaincu que les actions physiques sont des métaphores pour l'esprit. Et que l'esprit - de plomb - peut être contaminé par un désir de légèreté." Depuis, Pierre Meunier manipule de l'impalpable en triturant de la matière sur scène, à coups de divagations physiques et métaphysiques, hypnotiques et humoristiques. Il y a eu
Le Chant du ressort, en 1998, où il étudiait, avec Isabelle Tanguy, ces spires de métal qui, lorsqu'une traction s'exerce, n'aspirent qu'à reprendre leur forme initiale
(" Entre la chute et l'élévation le ressort ne tranche pas"). Puis
Le Tas, en 2002, où le comédien Jean-Louis Coulloc'h et lui-même jouaient avec des amas de cailloux tombés d'une bâche translucide violemment lacérée par leurs soins. Réflexion sur le sommet, la base, l'écroulement, qu'il poursuivra au travers de courts métrages, d'un futur long métrage et d'une conférence fantasmagorique baptisée
"Au milieu du désordre" (" Un homme qui tombe s'est-il trompé de sens ?"). Sa parole politique, il la porte par le biais de constructions oniriques.
"On ne peut pas se contenter de lever le poing et de dire: c'est dégueulasse, la normalisation. On s'en fout que Pierre Meunier pense ça. Le théâtre n'est pas fait pour afficher ses opinions, mais pour créer poétiquement un questionnement. Et percevoir une dimension poétique, c'est déjà un acte politique immense."Cathy Blisson
Source Externe : Télérama 12 Juin 2007.
Inséré le : 18/06/2007 00:00