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Emmène-moi au bout du monde. La Terrasse Fev 2006.







Emmène-moi au bout du monde !...
Claude Degliame interprète avec une force incandescente Thérèse Eglantine, « la plus grande tragédienne de tous les temps », imaginée par Blaise Cendrars. Une pure merveille !
La démarche saccadée, la voix rauque, l'œil maquillé par les gnons d'une existence vouée à l'excès libidinal, la tragédienne avance sur un praticable métallique installé au milieu du dispositif bi-frontal de la salle. Rien hors de la scène et pas d'issue puisque le spectacle est entièrement obscène : tout est à voir, tout est à vue. Des affres du début aux tourments sacrificiels de la fin, Thérèse Eglantine, soixante dix-neuf ans et des dents postiches qui valdinguent à l'acmé du coït, cueille les fleurs du mal et en récolte les fruits, et passe en une heure de la fornication avec un légionnaire cogneur à l'expression brute de son talent mis à nu sur une scène qu'elle arpente en tenue d'Eve. Avec un humour décapant, une précision joyeuse et inventive du vocabulaire, un art iconoclaste de l'hommage, Blaise Cendrars invente une actrice hors du commun, sublime et grotesque, ridicule et poignante, génialement audacieuse, une pythie dévote et pornographe qui ravale Sarah Bernhardt au rang de dame patronnesse !
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ?
Mais puisque, comme le remarque Jean-Michel Rabeux qui signe ici une mise en scène économe et brutale, « à toute impudeur il faut sa pudeur », la vieille bacchante emperlouzée et emplumée des vieux antres païens sert un dieu et fait de son corps l'autel du combat des forces apolliniennes et chtoniennes et de son jeu la messe des mystères du beau. Loufoque mais émouvante, repoussante mais solaire, immonde mais éternelle, riant à la mort et narguant la débauche, impudente et criarde, vile esclave du plaisir mais maîtresse de ses effets, la comédienne joue sa vie sur les rives escarpées de ce plateau étroit dont les néons froids semble éclairer son chemin vers l'échafaud de la gloire ou vers le Golgotha de la transsubstantiation. C'est peu dire que Claude Degliame fait merveille dans cette interprétation. Le pari était risqué tant la mise en abîme fait ici office de révélateur du talent. Il fallait l'insolence de l'évidence pour porter ce texte et Degliame assène la preuve éclatante de son génie d'actrice avec une force qui laisse pantois. Avec la maigreur élégante d'un reptile irrité, elle rampe, se tord et irradie comme une prêtresse hallucinée, et son profil de gerfaut princier porte très haut les couleurs de son art.
Catherine Robert



Source Texte : La Terrasse Fev 2006.

Genre : revue de presse
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Blaise CENDRARS (auteur), Jean-Michel RABEUX (Metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Bastille - http://www.theatre-bastille.com

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