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Une bombe « Obérioute ». L'humanité samedi 3 mars.
Source : Théâtre de la Bastille (
http://www.theatre-bastille.com)
Apparence :
Alexis FORESTIER Metteur en scène
Daniil HARMS auteur
Texte : Une bombe « Obérioute »La création d'
Élisaviéta Bam, une pièce de Daniil Harms, par Alexis Forestier, nous invite à faire un petit retour sur les mouvements d'avant-garde futuristes en URSS et en Italie au début du XXe siècle. Daniil Harms n'a que vingt ans quand Maïakovski publie son long poème sur Lénine dans la revue LEF. Avec son Association pour un Art Réel (Oberiou), il revendique l'héritage du futurisme russe. Ses poèmes, ses essais, ses petites « conversations » dialoguées et ses pièces reflètent cet attachement à l'avant-garde alors déclinante. N'est-ce pas lui qui lit en 1935 un vibrant poème en hommage à Malévitch lors de la veillée funèbre du grand peintre tombé en disgrâce ?
Voilà maintenant près de quinze ans que, de spectacle en spectacle, Alexis Forestier et sa compagnie,
les Endimanchés, tracent le même sillon. Celui d'un travail méticuleux au plus près des textes toujours choisis avec une extrême et poétique attention, parvenant à les mettre en valeur à travers une subtile et parfois joyeuse déconstruction. Leur première réalisation,
Cabaret Voltaire, était une évocation de la naissance du mouvement dada à Zürich ; celle qu'ils présentent aujourd'hui est l'
Élisaviéta Bam de Daniil Harms, l'un des principaux acteurs du mouvement
obérioute qui vit le jour fin 1927, après plus de deux années de gestation. De
dada à l'
obériou (association pour un art réel), sans doute
« le dernier des mouvements d'avant-garde surgis dans la Russie soviétique », comme le rappelle Jean-Christophe Bailly, Alexis Forestier boucle la boucle ; il y a tout lieu de penser que son
Élisaviéta Bam marque la fin d'un cycle, ou en inaugure un autre. C'est en tout cas une oeuvre charnière dans son parcours d'artiste. Un artiste complet, à la fois metteur en scène, scénographe, compositeur de musique, acteur le cas échéant ; une manière comme une autre d'avoir en main tous les éléments de la création scénique.
Avec
Élisaviéta Bam, Alexis Forestier mène son oeuvre de déconstruction du texte à son point limite. Il la réalise désormais avec une parfaite maîtrise, dans un déploiement scénique parfaitement... construit ! La pièce de Harms, c'est vrai, se prête à merveille à ce genre de traitement ; Alexis Forestier lui est ici fidèle. Dix-neuf saynètes sans forcément de lien les unes avec les autres font exploser la forme dramatique narrative traditionnelle, jouant du non-sens et de l'absurde, la ligne mélodique de l'ensemble est tout en brisures, en ruptures, et passe d'une partie parlée à une partie chantée, d'une langue à l'autre ; une aubaine pour les
Endimanchés qui exploraient déjà depuis quelque temps avec détermination le champ musical (d'où ils viennent), proposant de vrais-faux concerts comme Sunday Clothes ou Inferno Party dans lequel des extraits de l'Enfer de Dante, des textes de Kafka, étaient entrecoupés de chansons des Bérurier Noir...
Mais c'est bien encore et toujours la langue qui intéresse Alexis Forestier. Tout comme elle intéressa en premier lieu Daniil Harms, qui s'évertua à lui rendre sa liberté et sa vertu explosive, en cassant les formes rigides dans lesquelles elle était alors insérée. Cette liberté, les
Endimanchés lui donnent un autre cadre, et ils la scénographient avec une grande rigueur. Ils architecturent ainsi la scène (et le jeu qui s'y déroule) pour que les rêves ainsi que les cauchemars les plus fous puissent s'exprimer. Ils nous montrent aussi dans une sorte de mise en abyme le lieu de fabrication de l'objet théâtral (il y a toute une machinerie à la Raymond Roussel ; l'apport de Matthieu Bony, un ancien du Royal de Luxe, doit être pour beaucoup dans cet infléchissement). Bref ils inventent sur scène une nouvelle grammaire théâtrale et musicale avec sa syntaxe particulière et ses articulations d'une logique propre. Pourtant, au vu de cette représentation, il n'est peut-être pas tout à fait exact de dire que la poésie des « obérioutes » est une poésie du non-sens et de l'absurde. Ou alors redéfinissons ces termes. Car enfin
Élisaviéta Bam n'est pas aussi absurde que cela et ne développe pas seulement du non-sens. Sur fond d'une réalité éclatée mais toujours oppressante, ce qui surgit brusquement c'est tout de même une vision plutôt sombre des choses. Rien d'étonnant si la pièce s'ouvre comme s'ouvre le Procès de Kafka ; un beau jour deux hommes viennent arrêter
Élisaviéta Bam, accusée d'avoir commis un acte délictueux d'une extrême gravité. (Alexis Forestier retrouve là Kafka à qui il a consacré un spectacle, Une histoire vibrante). Plus loin, c'est plutôt à la Description d'un combat que l'on songe...
De tout cela, les Endimanchés se saisissent à bras-le-corps pour nous donner un spectacle... cohérent (dans son éclatement même), d'une grande intelligence qui n'exclut pas la beauté. Le choix même des interprètes venus d'horizons divers (Marc Bertin, Patrick Blauwart, Matthieu Bony, Cécile Saint-Paul, Tomas Heuer et Alexis Forestier), qui tous jouent, déjouent, font de la musique, chantent, est pertinent et juste. Tous s'y entendent pour nous lancer au visage cette petite bombe obérioute fort réjouissante.
Jean-Pierre Han
Source Externe : L'humanité samedi 3 mars.
Inséré le : 07/03/2007 00:00