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Oubliez tout ce que vous êtes habitués à voir dans tous les théâtres
Source : Théâtre de la Bastille (
http://www.theatre-bastille.com)
Apparence :
Alexis FORESTIER Metteur en scène
Daniil HARMS auteur
Texte : Oubliez tout ce que vous êtes habitués à voir dans tous les théâtresÀ l'image de l'Obériou qui sera bientôt voué à la répression et au silence, la pièce de Daniil Harms stigmatise l'absurdité et l'effroi de la réalité quotidienne dont elle est issue. Le drame est un composé d'un récit improbable, d'une dramaturgie fragmentée, interrompue, fissurée, qui, au terme d'un processus de dissémination du sens, revient à son point d'origine. La pièce débute et se termine dans une petite chambre sans profondeur où se trouve recluse Elizaviéta Bam. Dans l'intervalle, le temps est suspendu, la chambre subit de multiples transformations, le dehors affleure de toutes parts, l'espace est investi, traversé par deux inconnus qui, venant inquiéter Elizaviéta Bam, se trouvent brusquement instrumentalisés et semblent participer à leur insu à l'élaboration d'un paysage mental chaotique, d'où resurgissent également les figures du père et de la mère. L'extrême confusion dans laquelle se meuvent les personnages concourt au basculement puis à la désagrégation du peu de réalité qui les entoure ; la parole est littéralement pulvérisée. C'est à l'élaboration d'une structure d'espace qu'invite le texte de Harms plus qu'à la mise en acte d'une forme narrative. L'espace est en quelque sorte bouleversé, inapte à rendre lisible le sens qu'il contient ; la décomposition
du réel en séquences ou morceaux, les ruptures, les lignes de fuite et les mouvements convulsifs du texte induisent peu à peu l'ouverture d'une scène onirique qui libère la figure de ses déterminations spatiales et temporelles. La chambre, lieu de l'intimité semble être une région secrète où mémoire et imagination demeurent indissociables, où l'une et l'autre travaillent à leur approfondissement mutuel.
Dès lors le passé, le présent et l'avenir interfèrent et provoquent une dispersion de la parole ; il semble que l'être soit exilé hors des limites de la maison mais également hors de lui-même ; ne subsiste alors que le fantasme vague d'une « maisonnette » dont la porte reste close, lueur lointaine et inextinguible de l'âme.
C'est une poétique de l'espace liée à l'imaginaire de la maison que nous envisageons d'approcher à la lecture du texte de Daniil Harms ; la défaite et le morcellement d'un espace ayant subi une violente intrusion, la logique inconsciente qui en résulte comme le fruit d'une résistance humaine irréductible, la capacité enfin d'un territoire existentiel violé à se reformuler dans l'imaginaire de la langue, à maintenir accessible une région toujours libre.
Le théâtre Obériou, dans son désir d'atteindre une réalité autre que celle qui peu à peu allait s'imposer, proclame l'autonomie des composantes scéniques et envisage également l'apparition d'un phénomène purement théâtral, ou « sujet scénique » susceptible de surgir spontanément de la mise en présence des éléments dissociés du plateau, de leur agencement ou de leur brutale confrontation. Cette formulation visionnaire du « sujet scénique » par les poètes obérioutes nous semble être un jalon essentiel d'une quête menée par le théâtre contemporain : la recherche d'un espace ouvrant, favorisant l'émergence du sens immanent à la représentation, hors de tout présupposé dramaturgique.
« En venant chez nous, oubliez tout ce que vous êtes habitués à voir dans tous les théâtres. Beaucoup de choses vous paraîtront peut-être absurdes. Nous prenons un sujet dramaturgique. Au début, il se développe simplement, puis il est soudain interrompu par des éléments accessoires, semble-t-il, et de toute évidence absurdes. Vous vous étonnez. Vous cherchez à trouver ces lois habituelles, logiques, que vous croyez voir dans la vie. Mais elles sont absentes. Pourquoi ? Mais parce que l'objet et le phénomène, transposés de la vie sur scène, perdent les lois qui les régissent dans la « vie » et en acquièrent d'autres, théâtrales celles-ci. Nous n'allons pas les expliquer. Afin de comprendre les lois qui régissent une représentation théâtrale, il faut voir celle-ci. Nous pouvons seulement dire que notre objectif est de donner sur scène le monde des objets concrets dans leurs relations réciproques et dans leurs collisions.
Nous travaillons à la réalisation de cet objectif dans notre mise en scène d'Elizaviéta Bam. La mission de la section théâtrale de l'Obériou d'écrire Elizaviéta Bam a incombé à l'un de ses membres, Daniil Harms. Le sujet dramaturgique de la pièce est ébranlé par de nombreux thèmes qui lui semblent étrangers et qui mettent en relief l'objet comme un tout existant séparément, hors de tout lien avec les autres ; c'est pourquoi le sujet dramaturgique ne se présentera pas au spectateur comme un sujet précis, mais brillera faiblement, en quelque sorte, dans le dos de l'action. Se substitue à lui un sujet scénique, qui surgit spontanément de tous les éléments de notre spectacle. C'est sur lui que nous centrons notre attention. Mais en même temps, chaque élément isolé du spectacle a pour nous une valeur propre et nous est cher en soi. Chacun mène son existence propre sans se soumettre au battement du métronome théâtral. »Déclaration Obériou lue le 24 janvier 1928 dans le programme de la soirée Trois heures de gauche avant la représentation de la pièce de Daniil Harms,
Élizaviéta Bam
Source Externe : Théâtre de la Bastille.
Inséré le : 21/02/2007 00:00